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Interview

Marie Rose Moro
« Punir ne suffit pas »

[IMG] Marie Rose Moro

Publié le 13 octobre 2008

La pédopsychiatre Marie Rose Moro est chef du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital Avicenne de Bobigny. Elle y reçoit notamment des jeunes en souffrance psychique redirigés par la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse).

Votre activité professionnelle vous conduit à rencontrer de nombreux enfants en souffrance…
Mon service de pédopsychiatrie, à l’hôpital Avicenne, est ouvert à tous les publics. Il accueille des bébés, des enfants, des adolescents, quels que soient l’âge, l’origine, et l’histoire de leurs familles. Nous y constatons qu’on ne prend pas assez en considération la souffrance psychique des adolescents et la dépression chez les enfants et les adolescents. Deux rapports récents de l’Inserm montrent que, toutes psychopathologies confondues, 8 à 10 % des jeunes d’une classe d’âge sont en souffrance psychique. La dépression est l’une de ces pathologies, notamment chez les adolescents. Par exemple, l’échec scolaire peut résulter d’un comportement dépressif qui se caractérise par le désintérêt, l’impossibilité à fixer son attention et peut mener à des parcours d’errance. Les enfants arrêtent d’aller à l’école, engagent des confrontations violentes avec l’extérieur, avec la Police, la Justice. Tout cela alors qu’à l’origine il y a une dépression non décelée. D’où l’importance de la prévention. On sait que si ces enfants ne sont pas pris en charge suffisamment tôt, ils peuvent entrer dans des parcours d’échec qui vont profondément les meurtrir. Certains trouveront des facteurs de protection et s’en remettront. D’autres s’enfoncent dans des situations complexes qui pourront les mener à l’errance.

Les jeunes délinquants sont-ils particulièrement sujets à des souffrances psychopathologiques ?
Nous avons ouvert, à Avicenne, Casita, une maison d’accueil pour des adolescents, et nous avons établi une convention avec la PJJ car nous voulions que notre maison puisse s’adresser à tous les adolescents, y compris ceux dits « délinquants », au sens où ils ont commis des actes sanctionnés par la Justice. Souvent, c’est la première fois qu’ils rencontrent un pédopsychiatre. On s’aperçoit que nombreux sont gravement déprimés, ont vécu des échecs scolaires très précoces et humiliants. La fréquence des actes auto-agressifs y est notable : automutilations, tentatives de suicide, attitudes ordaliques qui se caractérisent par des prises de risque majeures. On prend des risques, on n’a plus rien à perdre. Le premier objet sur lequel on s’acharne c’est soi-même. Lorsqu’on est un adolescent déprimé, on perd l’élan vital, l’envie de vivre. Ils doutent tellement d’eux-mêmes qu’ils ont besoin de sensations fortes pour se sentir exister.

Les mesures juridiques vous paraissent acceptables face à la délinquance juvénile ?
Le système élaboré dans l’Ordonnance de 1945 cherche l’équilibre entre la répression, l’éducation et le soin. L’Ordonnance de 1945 tient compte de la complexité d’un enfant qui commet un acte délinquant. Mais je ressens, dans l’air du temps, un aspect prédictif : « Un enfant qui vole un œuf, volera un bœuf ». Alors que les enfants et les adolescents sont très plastiques, à cet âge tout peut se reconstruire. Pour éviter la récidive, il faut comprendre la cause de l’acte délinquant. Chaque fois qu’un enfant fait l’objet de poursuite, il devrait bénéficier d’une aide éducative et d’une évaluation pédopsychiatrique. Je regrette que nous soyons contactés trop tard.

Vous ne semblez pas favorable à l’enfermement ?
Ce que me raconte les jeunes est tragique. La prison est vécue de manière extrêmement violente, c’est un véritable trauma, les adolescents y deviennent profondément anti-sociaux. Ils racontent des cauchemars, ils ont peur, sont abrutis par des médicaments, ils sont soumis à la violence des aînés, parfois violés. C’est une expérience d’inhumanité. La majorité souffre, à la sortie, de syndromes post-traumatiques majeurs, avec une perte de sommeil, une dépendance aux médicaments et la répétition de souvenirs traumatiques.

Existe-t-il une classe d’enfants délinquants pour lesquels vous êtes démunie ?
En Seine-Saint-Denis, une commission de cas dits « complexes » réunit la PJJ, la Justice, les pédopsychiatres, l’Aide Sociale à l’Enfance… Nous y étudions les situations pour lesquelles nous sommes en échec. Souvent, ce sont des situations qui ont dégénéré. Même là, nous devons trouver des issues favorables, sans perdre confiance. Cela en dit plus de notre désespoir et des limites de nos capacités pluridisciplinaires. Nous, professionnels, devons trouver des solutions pour ceux qui en ont le plus besoin. Cela repose sur une vision d’un sujet en plein développement, en construction. Il faut avoir la confiance dans les capacités de nos adolescents à changer. Nous ne pouvons pas renoncer. Si on va vers le répressif au détriment de tout le reste, et j’ai l’impression qu’on avance vers cela, on se complait dans une société du renoncement qui prend le risque de la violence.

C’est la mise en garde que vous voudriez adresser aux parlementaires ?
D’abord, je leur dirais qu’il faut garder la confiance dans les enfants et les adolescents. À cet âge-là, tout est possible. Il ne faut rien faire qui compromettrait l’avenir du jeune. Et puis, je leur demanderais de préserver la singularité de la Justice. Derrière un acte délinquant, il y a un enfant ou un adolescent pour lequel il faut individualiser la réponse. Il faut se donner les moyens d’une évaluation éducative, judiciaire, psychiatrique de chaque situation. Pour la société, la meilleure protection, c’est la compréhension.
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