Andrew Mawson, responsable Protection de l'enfance en Ouganda

Publié le 21 novembre 2004 | Modifié le 31 mars 2016

Chaque nuit, des milliers d'enfants font un long chemin pour se rendre dans des refuges en milieu urbain, pour fuir les troupes rebelles et ne pas aller grossir leurs rangs.

Concernant l’Ouganda, on parle des « night commuters », ces enfants qui fuient leur maison chaque nuit pour échapper aux rafles nocturnes des forces de l’Armée de Résistance du Seigneur. C’est un phénomène extrêmement répandu dans les zones de conflit ?

Chaque nuit, des milliers d'enfants font un long chemin pour se rendre dans des refuges en milieu urbain, pour fuir les troupes rebelles et ne pas aller grossir leurs rangs. On estime le nombre de ces enfants à 44 000 : étant donné que nous n’avons pas accès aux camps la nuit, ce chiffre reste approximatif. Ils dorment à la belle étoile dans les enceintes d’églises, d’hôpitaux, d’écoles. Ce phénomène existe tout particulièrement dans les villes de Gulu, Kalongo et Kitgum. Ces enfants sont accompagnés de nombreux adultes qui redoutent, eux aussi, d’être enlevés, battus, ou d’être encore victimes de pillages par ce groupe armé. Avec nos partenaires, nous assurons aussi bien la sécurité des enfants dans ces refuges, qu’un accès aux installations sanitaires, aux soins… Nous faisons en sorte que personne n’essaie d’abuser d’eux au sein de ces structures. Nous essayons également de les protéger le mieux possible durant leur voyage entre leur village et le refuge. Même si les conflits sont moins violents aujourd’hui qu’il y a six mois, le problème de l’insécurité est là. Nous avons toujours énormément de mal à accéder aux 220 camps du pays. 1,6 million de personnes dépendent désespérément de l’aide humanitaire.

Quel âge ont les enfants enlevés par l’Armée de Résistance du Seigneur ? Quelle est la proportion de filles ?

Les enfants les plus jeunes ont entre 7 et 8 ans. Dans ce mouvement rebelle, les filles représentent environ 25% des enfants soldats. On les oblige à se battre et à effectuer toutes sortes de tâches domestiques. Elles servent en plus de « récompense sexuelle » pour les jeunes hommes ayant fait preuve de bravoure, ou pour leurs chefs. Lorsqu’elles en ont l’occasion, les filles tentent de s’échapper, de fuir ces relations forcées. C’est plus dur lorsqu’elles ont des enfants : elles sont alors véritablement enchaînées à ces hommes. Elles craignent aussi les réactions de leur famille à leur retour.
 
 La réinsertion des filles soldats au sein des communautés est plus difficile ?

 En général, on a plus de mal à les réintégrer. Elles risquent d’être stigmatisées. En particulier, lorsqu’elles ont eu des enfants. Les familles ont peur que le père de l’enfant retrouve leur trace et débarque un jour chez elles pour récupérer la mère et l’enfant. Quelques filles semblent avoir des difficultés à trouver un mari, lorsqu’elles sont en âge de se marier. Dans une société telle que dans le Nord de l’Ouganda, où les liens familiaux sont extrêmement importants, cela pose un sérieux problème. Elles se sentent isolées. Cela dépend des familles, mais la plupart acceptent qu’elles reviennent. Le retour à la famille est difficile pour tous les enfants. La plupart ont commis des actes d’une effroyable cruauté, ils ont beaucoup de choses sur la conscience et se sentent coupables. Ils ont peur de rentrer chez eux car ils ne savent pas comment ils vont être accueillis. Bien sûr, il n’y a pas que les enfants victimes d’enlèvements qui souffrent de la guerre. Nous essayons d’apporter un soutien également aux frères et sœurs de ces enfants, qui souffrent tout autant dans les camps. Des centaines de milliers d’enfants se trouvent dans une situation d’extrême vulnérabilité dans ces camps. Des milliers d’entre eux sont orphelins. En outre, le taux d’adultes atteints du SIDA est de 13% dans le Nord de l’Ouganda, alors que la moyenne nationale est de 4%. Ce qui veut dire que des milliers d’enfants vont se retrouver orphelins et extrêmement vulnérables suite au décès de leurs parents. C’est aussi un problème considérable auquel nous devons faire face chaque jour.

En savoir plus

L’Ouganda en bref

Depuis 1998, un groupe rebelle, l’Armée de Résistance du Seigneur, s’est engagé dans une lutte acharnée contre le gouvernement ougandais. On estime à 10 000 le nombre d’enfants soldats en Ouganda.
Depuis juin 2002, le LRA aurait enlevé plus de 12 000 garçons et filles pour les enrôler de force dans leurs rangs.

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