Boris Cyrulnik : Haïti, le deuil et la résilience

Publié le 15 février 2010 | Modifié le 28 décembre 2015

Le neuropsychiatre insiste sur la nécessité, aujourd’hui pour les enfants, de pouvoir accomplir le travail de deuil, étape sans laquelle il n’est pas possible d’entamer un nouveau développement psychique.

Comment aider un enfant en pareille circonstance, en plus de l’aide matérielle à lui apporter ?
Une cascade de catastrophes se présente à lui : la mort de parents, la frayeur vécue par le groupe, la faim, les images d’horreur... Deux réponses sont prioritaires. D’abord sécuriser son environnement. Ensuite assurer la stabilité du lien affectif (autant que possible, dans cette période de chaos), ce qui ne réclame pas forcément d’être un professionnel : il faut parler à l’enfant, lui donner une couverture, une boisson chaude, l’associer à de petites choses qui n’ont l’air de rien, comme des activités récréatives. L’enfant va réagir en fonction de la façon dont son entourage réagit.

Assurer la stabilité du lien affectif

Comment l’enfant peut-il devenir résilient ?
Avant la résilience, la première étape, c’est le travail de deuil : il faut rendre possible ce travail (ce qui n’est pas facile en situation où des morts ne reçoivent pas de sépulture, où le rituel ne trouve pas toujours de place), il faut parler des disparus, laisser le temps du chagrin, montrer des photos, soutenir les enfants dans cette étape. C’est seulement ensuite que pourra se faire éventuellement la résilience, qu’il y aura de la place pour un nouveau développement, lequel ne sera bien sûr pas le développement d’avant la catastrophe (les orphelins resteront orphelins toute leur vie).

Une adoption, même rigoureusement documentée et encadrée, peut-elle présenter des risques ?
On risque en effet de traumatiser l’enfant si l’on se précipite. On peut faire naître un sentiment coupable si l’enfant est retiré du contexte sans avoir eu le temps de faire ce travail indispensable de deuil.

Pouvoir se dire "J'ai été courageux, j'ai surmonté"

Quelle part, dans le rétablissement de l’enfant, accordez-vous à l’action, c’est-à-dire à la possibilité pour l’enfant de contribuer aux secours ?
L’enfant ne doit pas être laissé à l’abandon, il ne doit pas non plus se trouver en situation où l’on fait tout pour lui : les syndromes psycho-traumatiques sont importants en cas de déresponsabilisation (on voit des enfants rester prisonniers du passé, faire sans cesse des cauchemars…) Le mieux est d’offrir à l’enfant un soutien affectif et, en effet, un engagement, une action, le faire participer à des tâches de son niveau, porter de l’eau, déblayer ce qu’il peut, bref, lui permettre de penser plus tard « J’ai été courageux, j’ai surmonté ».

Comment, en France, parler aux enfants qui sont témoins des images de cette catastrophe ?
Chaque enfant interprète les choses dans son monde particulier : ce qui peut terrifier l’un va laisser l’autre complètement indifférent. Je ne crois pas qu’il faille prendre un enfant les yeux dans les yeux et lui asséner un discours qu’il n’est peut-être pas préparé à entendre. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille lui cacher la réalité, car alors on lui donne un sentiment de trahison. Je préconise de « parler autour ». Ne pas laisser la télévision allumée sans rien dire. Mais parler autour, vraiment. Les enfants sont témoins des paroles des adultes, comprennent ce qu’ils peuvent. Et l’action, là encore, (une action de collecte, par exemple) peut être le meilleur tranquillisant qui soit.

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