Côte d’Ivoire : « On se sent complètement abandonnés ! »

Publié le 28 mars 2011 | Modifié le 31 mars 2016

La crise qui sévit actuellement en Côte d’Ivoire est en passe de tourner à la catastrophe humanitaire. Depuis le mois de décembre, les flux de populations s’intensifient à l’intérieur même du pays et vers les pays voisins. Aujourd’hui, on estime que le nombre de personnes déplacées dans le pays pourrait atteindre la barre des 450 000. Implanté depuis 20 ans en Côte d’Ivoire, l’Unicef a plus que jamais besoin du soutien de la communauté internationale. Agostino Paganini est le Représentant par intérim du bureau de Côte d’Ivoire. Il répond à nos questions.

 

 

Pouvez-vous décrire la situation humanitaire actuelle dans le pays ?

 

Cette situation a décliné depuis ces dix dernières années. Mais depuis les élections du mois de novembre, ce déclin s’est accéléré. C’est dramatique. Depuis décembre 2010, il y a eu officiellement plus de 400 morts. Malheureusement, je pense qu’en réalité ce chiffre est beaucoup plus important. En plus des personnes tuées dans la rue, il y a de graves épidémies : choléra, fièvre jaune, rougeole…
À côté de ça, le système éducatif est en total délabrement.

Dans la zone Centre Nord et Ouest (CNO) plus de 800 000 enfants ne sont pas allés à l’école pendant plus de 3 mois à cause du mot d’ordre de désobéissance civile. Grâce à un plaidoyer auprès des autorités compétentes, ces enfants retournent à l’école ce lundi 28 mars. Dans certains quartiers d'Abidjan et ses environs ainsi que dans la partie ouest du pays, près de la frontière avec le Liberia, les écoles ont été fermées à cause des combats. Les enfants ne peuvent plus aller en classe. A ces enfants viennent s’ajouter tous ceux qui n’étaient jamais allés à l’école. Par conséquent, beaucoup d’enfants sont forcés à travailler et sont exploités ! La crise a un impact direct sur l’économie du pays: les usines et les banques sont fermées, alors que la Côte d’Ivoire était le moteur économique de l’Afrique de l’Ouest il y encore une dizaine d’années. Aujourd’hui, beaucoup de gens ne mangent plus à leur faim. Le système sanitaire du pays aussi est en train de se dégrader. Les gens n’ont plus d’argent pour payer les soins médicaux.

Actuellement, l’Unicef a accès à 80% de la population. Il y a quelques zones où on ne peut pas se rendre, car c’est trop dangereux. À Abidjan, des quartiers entiers se vident. Je suis triste que la crise en Libye ait pris le dessus sur la situation humanitaire en Côte d’Ivoire. L’Unicef a adopté l’équité comme ligne de travail. Au nom de ce principe, l’intérêt de la communauté internationale doit également se porter sur ce qui se passe ici. L’ambassadeur des Etats-Unis a déclaré l’état d’urgence il y a seulement une semaine ! C’était beaucoup trop tard. Quand le Libéria a reçu sur son territoire 30 000 réfugiés ivoiriens, ils ont très vite reçu des fonds, ce qui n’a pas été le cas pour la Côte d’Ivoire et les déplacés à l’intérieur du pays.

Au final, je suis très pessimiste si rien n’est fait. La Côte d’Ivoire était la clé de voûte de la région, et aujourd’hui la situation est train de pourrir. Le Burkina Faso, pays voisin, est directement concerné par cette crise. C’est un pays fragile, et il ne faut pas attendre qu’il soit trop tard pour agir, puisque l’on est conscient du problème aujourd’hui !

 

 

Comment travaille l’Unicef aujourd’hui sur le terrain ?

 

L’Unicef est un acteur humanitaire actif en Côte d’Ivoire. Nous sommes présents à travers trois bureaux : Abidjan, Man et Bouaké. Dans le nord du pays (Man, Bouaké), ce sont les Forces Républicaines anciennement Forces Nouvelles qui sont pour Alassane Ouatara qui contrôlent la zone. Là-bas, on travaille surtout avec les préfets, qui sont des fonctionnaires représentant l’Etat. Ils ne font pas de politique mais ils coordonnent les activités humanitaires. On parle aussi avec les chefs militaires.
Dans le sud, la situation est plus complexe. Le gouvernement sortant de Laurent Gbagbo n’est pas reconnu par la communauté internationale. Pour lui, les Nations unies sont considérées comme des ennemis. Et comme ce gouvernement contrôle la radio et la télévision, cela complique notre travail. Du personnel des Nations unies se fait régulièrement attaquer, certains sont envoyés à l’hôpital ! Par conséquent, l’Unicef s’applique à travailler au niveau technique, avec tous les fonctionnaires. La majorité des fonctionnaires veulent la paix, et œuvrent pour remplir leurs fonctions dans des conditions difficiles.

 

Au vu du contexte politique, comment l’Unicef poursuit les programmes qui étaient déjà en cours avant la crise et comment met-il en place ses réponses d’urgence ?

 

Avant la crise, la situation des enfants était déjà précaire en Côte d’Ivoire. Dans le nord, presque 40 % des enfants étaient atteints de malnutrition chronique dans certaines zones. Avec la crise, la détérioration de la situation s’est accélérée. Du coup, il a fallu intensifier notre action. On a dû abandonner les programmes qui visaient à influencer la politique nationale, pour se concentrer sur l’accélération des activités de survie et de protection, notamment en matière d’éducation, de santé, d’eau et de protection de l’enfant.
Depuis fin novembre, malgré le contexte, on a réussi à mettre en place des campagnes de vaccination contre la rougeole et la fièvre jaune. Aujourd’hui, on sait qu’environ 2 millions d’enfants sont vaccinés contre ces maladies dans le pays.

 

À quelle hauteur s’élève le dernier appel de fonds de l’Unicef Côte d’Ivoire ?

 

On a fait un appel de fonds à la hauteur de 30 millions de dollars. Et pour le moment on n’en a reçu que 6 ! Le plus urgent pour nous, c’est de recevoir 4 millions de dollars pour donner accès à l’eau potable dans le Nord du pays avant que ne s’installe le choléra. Là-bas, plus de 1 500 000 personnes n’ont pas accès à l’eau aujourd’hui. Et comme en Côte d’Ivoire, tout est électrifié, avec le délestage imposé par le gouvernement sortant dans toute cette zone, la fourniture d’eau est également suspendue ! A cette situation, il faudra ajouter les importantes migrations des populations du Sud vers le Centre et le Nord du pays à cause des combats. Cela n’arrange pas les choses. Sur ces 4 millions dollars, on n’a reçu que 300 000 dollars. Nous avons aussi besoin de 6 millions de dollars pour remettre les enfants à l’école. Et pour l’instant, nous n’avons reçu que 500 000 dollars pour pallier à cette urgence. Si l’on ne reçoit pas cet argent rapidement, les enfants de Côte d’Ivoire paieront un tribut encore plus lourd.

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