Darfour : la position de l’UNICEF France sur la pétition pour l’intervention au Darfour

Publié le 19 mars 2007 | Modifié le 31 mars 2016

"Sauver les populations du Darfour doit être un des engagements prioritaires du futur Président de la République" estime le collectif organisateur d’un meeting le 20 mars 2007 à la Mutualité, à Paris. Reste à savoir si les moyens proposés pour ce « sauvetage » par les organisateurs, à travers notamment l’appel à la signature d’une pétition, sont les bons. Présentation de la position de l’Unicef France :

1. Sur la question du génocide

Un génocide, selon la convention sur la prévention et la répression du génocide de 1948, est l’élimination systématique, intentionnelle et planifiée de civils quel que soit leur âge et leur sexe (c’est-à-dire pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font). Ce projet raciste d’extermination d’une catégorie de la population est celui de la Shoah. C’est aussi celui qui a été appliqué au Rwanda en 1994.

Au Darfour, il n’y a pas d’extermination systématique des civils ni de plan dans ce sens : la sous-représentation des hommes dans les camps de déplacés montre que les hommes en âge de se battre sont plus systématiquement ciblés que les femmes et les enfants. Il n’y a pas d’appels publics à l’extermination ou de discours publics racistes contre cette population. Il n’y a pas davantage l’appareil logistique qui, lors de la Shoah ou au Rwanda, a été indispensable à la mise en œuvre industrielle et industrieuse d’une extermination à grande échelle.

La guerre civile du Darfour n’en reste pas moins, pour le monde, la pire crise du moment. Depuis 2003, sur ce territoire grand comme la France, peuplé de 6 millions d’habitants, le conflit a tué 200 000 personnes, soit directement lors des attaques de villages soit en raison des conséquences de ces attaques (faim, maladie…) Le tiers de la population s’est réfugié dans des camps pour personnes déplacées et ne survit que grâce à l’assistance de l’aide internationale, quand celle-ci parvient jusqu’aux camps.

Parmi les raisons qui motivent le conflit au Darfour, figure notamment le partage du pouvoir et des ressources, avec en particulier un enjeu foncier : les terres entourant les villages attaqués sont pour partie récupérées par les combattants. La sécheresse qui progresse dans la région d’années en années exacerbe cette situation.

Mais on ne souffre pas moins, on ne meurt pas moins, quand on est victime d’un crime de masse que quand on est victime d’un génocide.

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2. Sur la question de l’appel à une intervention armée

Qui dit génocide dit menace contre l’humanité et donc – au titre du chapitre VII des Nations unies – obligation, pour la communauté internationale, d’intervenir pour stopper le massacre.
Certaines organisations de défense des droits de l’Homme (au départ des lobbies chrétiens américains) cherchent à faire entrer une série d’actes dans la catégorie actes de génocide pour militer en faveur de l’ingérence internationale, pour un ordre mondial « démocratique » imposé par la force… et par les pays les plus puissants du monde (Comment croire à l’impartialité quand l’intervention prévue par le chapitre VII (tout comme les sanctions prévues par le chapitre VI) ne peuvent être décidées que par cinq Etats au Conseil de sécurité des Nations unies ?)

On voit les risques que ces positions font courir à l’action humanitaire surtout dans le contexte actuel de radicalisation et de « guerre contre le mal » : occidentaux contre « arabes »…. La question du Darfour fait déjà tâche d’huile. Le conflit déborde des frontières du Soudan pour contaminer le Tchad et la Centrafrique.

Ce sont de secours, de beaucoup plus de secours, et bien sûr aussi de protection dont ont besoin les civils du Darfour aujourd’hui. Malgré sa crédibilité et sa connaissance du terrain, la force interafricaine a été laissée à son sort, sans moyens logistiques, sans moyens de communication, sans ressources financières. La communauté internationale a mis très longtemps à réagir aux appels à l’aide pour le Darfour. Elle ne compensera pas sa frilosité d’hier par cette fermeté affichée d’aujourd’hui.

3. Sur la question pour un organisme humanitaire de se faire le porte-parole des victimes ?

La pétition affirme qu'en s'appuyant sur la résolution 1706 du Conseil de sécurité de l'ONU, les Etats européens "doivent envoyer immédiatement une force d'interposition". Cette force aurait pour mandat de "mettre en place des corridors humanitaires sécurisés permettant aux organisations humanitaires d'accéder à l'ensemble des populations nécessitant une aide vitale". Cela signifierait donc pour les équipes humanitaires de terrain de travailler sous escorte.

Qu’est-ce que cela signifie ?

D’abord, le droit d’ouvrir le feu et donc de tuer au nom de l’humanitaire serait alors accordé.

Ensuite, les équipes prendraient le risque d’être associées aux pays qui les « protègent » militairement, à commencer par la France. Le texte soumis aux prétendants à l’Elysée appelle explicitement à « donner mandat aux forces françaises stationnées au Tchad et en Centrafrique de protéger effectivement les réfugiés, les personnes déplacées et les membres des organisations humanitaires opérant dans ces pays ».

Le contexte international rend déjà difficile aujourd’hui le travail des acteurs occidentaux auprès d’une population musulmane. Une position ouvertement affichée de la part des organisations ne ferait qu’envenimer la situation pour les équipes sur le terrain. Or le texte enfonce le clou en appelant à « dénoncer avec énergie tout pays qui s’opposerait aux sanctions prises à l’encontre du Soudan ».

Rappelons que les équipes humanitaires travaillent déjà dans un contexte à haut risque et sont constamment victimes de violences. Un personnel de l’Unicef a été grièvement blessée par balles à Abéché, au Tchad, près de la frontière soudanaise, alors qu’elle était au volant de son véhicule. Elle a dû être rapatriée en France pour y être hospitalisée plusieurs mois. Ce n’est qu’un exemple illustrant le climat d’extrême tension dans lequel l’Unicef et ses partenaires travaillent dans cette région.

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