Enfants pauvres : la France dans les moins bons élèves des pays riches

Publié le 25 mai 2012 | Modifié le 15 janvier 2016

Plus de 30 millions d’enfants vivent dans la pauvreté dans les pays dits « riches ». Tandis que les mesures d'austérité et de réduction des dépenses sociales sont au cœur des débats dans le monde, un nouveau rapport du Centre de recherche international de l’Unicef révèle l'ampleur de la pauvreté et des privations qui touchent ces enfants… Nathalie Serruques, Responsable de la Mission enfance en France à l’Unicef, décrypte pour nous les résultats de la France.

 

 

La France, bonne ou mauvaise élève en matière de lutte contre la pauvreté des enfants ?

 

Selon le rapport, la France se situe au 14ème rang des 35 pays étudiés, avec 8,8% d’enfants pauvres si l’on considère la « pauvreté relative », ce qui la positionne dans les moins bons élèves des pays les plus riches. Et si l’on retient comme indicateur un « taux de privation », la France compte 10,1% d’enfants pauvres.

C’est l’intérêt de ce rapport de combiner deux formes de mesure différentes mais complémentaires de la pauvreté, ce qui donne une photographe relativement précise du positionnement de la France dans ce domaine. Le « taux de privation » se réfère à l’accès à des « variables » essentielles, par exemple le fait de manger des fruits et légumes frais tous les jours, de disposer de livres adaptés à l’âge de l’enfant à la maison ou encore de pouvoir profiter d’un endroit calme avec de l’espace pour faire ses devoirs. Quant à la « pauvreté relative », on considère qu’un enfant est « pauvre » s’il vit dans un ménage dont le revenu est inférieur à 50% du revenu médian par ménage.

On ne peut que souligner l’engagement de la France : les fortes dépenses publiques consacrées aux familles ont un impact très mesurable, puisque la politique familiale de notre pays associée aux mesures fiscales (réductions d’impôts, allocations et services essentiels…) permet de diminuer pour moitié le taux de pauvreté relative des enfants. Cependant, certains pays sont nettement plus performants et, avec des dépenses moins importantes, réduisent plus fortement la pauvreté des enfants…

 

Que veut dire « être un enfant pauvre » aujourd’hui en France ?

 

Etre un enfant pauvre, c’est certainement grandir dans un environnement qui ne permet pas toujours de se développer comme il le faudrait : accès aux soins entravé, conditions de vie parfois délétères, aide à la scolarité trop souvent défaillante, plus grande exposition aux risques sociaux et aspiration dans la vie plus limitée…

J’ai connu nombre d’entre eux lorsque je travaillais pour des ONG en tant que travailleur social, et je garde en mémoire le souvenir de ces enfants qui dormaient à plusieurs, tête-bêche sur un matelas, de ceux qui faisaient leurs devoirs sur la cuvette des toilettes du logement ou qui ne mangeaient jamais de repas chaud… Heureusement les familles sont très investies dans l’éducation de leurs enfants et font le maximum pour qu’ils grandissent le mieux et le plus sereinement possible malgré tout, à l’image de l’école et des tiers-lieux éducatifs.

Mais il y a aussi tous les « enfants invisibles » comme les nomme le rapport, qui échappent aux statistiques, et pour lesquels, pourtant, les disparités sont les plus grandes : enfants issus de familles en situation administrative précaire (présence illégale sur le territoire français), qui vivent en institution, dans des logements temporaires ou à la rue, dans des hôtels sociaux, foyers pour réfugiés ou demandeurs d’asile, à l’hôpital ou encore en prison… L’Unicef leur accorde une attention particulière.

 

Que demande l’Unicef France en matière de lutte contre la pauvreté des enfants ?

 

Notre proposition phare, qui figure parmi les propositions de notre Manifeste pour l’enfance, c’est celle du droit à la compensation de la pauvreté pour les enfants. L’idée, c’est de permettre aux enfants en situation de pauvreté de grandir auprès de leurs parents, tout en satisfaisant les besoins essentiels à leur développement. La compensation, évaluée à échéance régulière, selon chaque enfant, au regard de ses propres besoins, peut se traduire dans sa vie quotidienne par une aide matérielle ou humaine : l’aider concrètement dans sa scolarité, favoriser l’accès régulier aux sports et aux loisirs, permettre une visite médicale régulière, le doter d’un équipement (bureau, ordinateur, accès internet)…

 

Le rapport insiste sur la nécessité d’avoir des indicateurs fiables, précis et récents… Est-ce le cas pour la France ?

 

Non, ce n’est pas le cas pour la France, pas plus que pour les autres pays de l’OCDE… Les indicateurs varient (il est par exemple difficile pour ne pas dire impossible parfois de comparer la situation des enfants de métropole et celle de ceux vivant Outre-mer), manquent ou datent. Le suivi tridimensionnel nécessaire (pour mesurer le nombre d’enfants sous le seuil de pauvreté, à quelle distance ils se situent de ce seuil et la période pendant laquelle ils sont plongés dans cette situation) n’est absolument pas mis en place. Ce rapport a dû se baser sur des chiffres de 2009, faute de données plus récentes… Et entre temps, la crise est passée par là ; dans quelle situation sont aujourd’hui les enfants de ces statistiques ?

On est en droit d’attendre de l’agenda politique d’une société civilisée qu’il privilégie la protection de l’enfance en raison de sa nature même et de sa vulnérabilité, mais tout autant parce que la société a tout intérêt à prévenir la pauvreté des enfants sur un plan purement économique. Il est grand temps que la France se dote enfin des moyens nécessaires à la définition d’une politique publique ambitieuse dans ce domaine.