Enfants-soldats au Kasaï : le directeur de l'UNICEF France témoigne

Publié le 27 juillet 2018 | Modifié le 27 juillet 2018

Le directeur général de l’UNICEF France Sébastien Lyon a passé une semaine dans la région du Kasaï en République démocratique du Congo, où de nombreux enfants victimes du conflit sont enrôlés dans des milices armées. L'UNICEF intervient pour les protéger.

La région du Kasaï en République démocratique du Congo est depuis deux ans le théâtre d’un conflit meurtrier et sanglant. Les enfants figurent parmi les principales victimes de cette rixe entre milices qui a dégénéré. Des mineurs sont enrôlés par des combattants armés, les écoles et les villages sont pris pour cible, les familles fuient en masse et ne peuvent plus cultiver les ressources nécessaires à leur propre subsistance. Résultat : la malnutrition progresse de façon exponentielle.

Le directeur général de l’UNICEF France Sébastien Lyon s’est rendu sur le terrain pour mettre en lumière cette crise passée sous silence.

Pourquoi les enfants du Kasaï sont-ils particulièrement touchés par les affrontements entre les milices ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il n’y a pas de grand combat avec des armes à feu ou des explosifs. Les miliciens se battent avec des bâtons, des machettes. C’est un conflit où les combattants utilisent les armes qu’ils parviennent à trouver. Mais il y a peu d’affrontements directs entre milices. Leur mode opératoire consiste à attaquer un village, puis à se replier. En réponse, la milice adverse s’en prend à un autre village. Finalement, les cibles, ce sont les civils, et particulièrement les enfants. Les hommes sont recrutés de force, les enfants et les femmes fuient, mais eux aussi peuvent être enrôlés. Certains se cachent dans la brousse pour tenter de survivre mais la nourriture y est rare et il n’y a pas d’accès aux soins ou à l’éducation pour les plus jeunes. Finalement, très peu d’habitants quittent la région du Kasaï et le déploiement de violence dont ils sont victimes reste peu visible pour le grand public.

Dans ce contexte, comment l’UNICEF agit auprès des enfants enrôlés par les milices ?

Une fois que des enfants ont été enrôlés, il leur est très difficile de revenir dans leur famille ou leur communauté car un sentiment de méfiance s’instaure. Ils sont par ailleurs traumatisés par leur expérience et par les violences dont ils ont été témoins, cibles, ou auteurs. C’est pour cela qu’ont été créés des centres de transit et d’orientation où les jeunes sont accueillis et accompagnés le temps que l’on trouve une solution durable pour les protéger. L’UNICEF en soutient 14 dans la région.

On y trouve des enfants et des adolescents aux vécus très disparates. Pour les aider, il faut une approche personnalisée, qui s’adapte à ce que chacun d’entre eux a subi. Pour 30 enfants, il faut au minimum six ou sept encadrants. Avoir du personnel formé et dédié à les accompagner, cela coûte très cher. Il faut en plus nourrir et loger ces enfants. La prise en charge complète nécessite beaucoup de fonds et on ne peut malheureusement pas ouvrir autant de centres qu’on le souhaiterait. Aujourd’hui, on accueille 200 à 250 enfants par an, mais il en faudrait dix fois plus.

Au vu des traumatismes, l’accompagnement doit être très poussé. Certains enfants ont été pris en charge par des psychologues pendant trois ou quatre mois, mais même après cet intense travail sur eux-mêmes, ils parlent avec la gorge serrée et les mains qui tremblent.

Que deviennent les enfants après qu’ils sont passés par ces centres ?

L’UNICEF privilégie la réunification familiale : nous voulons replacer ces jeunes dans un contexte sécurisant. Mais quand il n’y a pas plus d’attaches, les choses se compliquent. Nous voudrions disposer de centres qui les garderaient plus longtemps et qui pourraient leur offrir une formation professionnelle pour les rendre autonomes, mais on n’a pas encore les moyens d’y parvenir. Dès qu’on parle d’avenir, les yeux de ces enfants s’illuminent.

Dans un de ces centres, j’ai rencontré une jeune fille de 14 ans qui vivait avec sa sœur et son beau-frère – ses parents sont morts il y a plusieurs années. Son beau-frère était en train de créer une milice, alors le camp adverse s’en est pris à elle au marché et ils l’ont menacée en lui disant : « Il paraît que ton beau-frère monte une milice. Emmène-nous là où tu habites. » Ils l’ont violentée, elle a été obligée de les amener chez elle et ils ont tué sous ses yeux sa sœur et son beau-frère. Sa sœur avait deux enfants, âgés de 2 et 5 ans.

L’adolescente a tenté de fuir avec les deux petits sous le bras. Mais la milice qui a assassiné sa famille l’a rattrapée et l’a embarquée. Elle est finalement parvenue à se sauver avec ses neveux au bout de dix jours et ils ont pu tous les trois atteindre le centre. Le problème, c’est qu’à 14 ans, elle est maintenant sans famille avec deux enfants à charge. Elle vit à 50 kilomètres de son village où elle ne peut plus retourner de peur d’être de nouveau kidnappée. On voudrait vraiment offrir à ces enfants la chance de se reconstruire.

Aidez les enfants du Kasaï, faites un don à l’UNICEF.