Guy Gilbert : "Ces jeunes ne sont pas de la viande délinquante"

Publié le 08 octobre 2009 | Modifié le 22 décembre 2015

Avec la bergerie de Faucon, dans les Hautes-Alpes, le père Guy Gilbert propose une alternative de prise en charge de mineurs multirécidivistes. Accompagnés d’éducateurs, six d’entre eux passent deux ans à s’occuper d’animaux…

Quelle inspiration vous a poussé à créer Faucon ?

À Paris, dans le 19e, avec quatre autres prêtres, j’allais dans la rue à la rencontre de jeunes marginalisés. Il y a 34 ans, ces jeunes m’ont dit : « tu viens nous chercher au commissariat, en prison, il y en a ras-le-bol, c’est toujours la même chose. Emmène nous loin de Paris, achète une ruine, on la rebâtira de vraies pierres ». J’ai pensé : « ils sont capables d’agresser une vieille, de violer une fille à cinq gaillards… alors, certainement, ils seront capables de bâtir de leurs propres mains ». En 10 ans, 250 jeunes ont construit cette maison. Si tu savais combien sont ensuite devenus électriciens, maçons… Habituellement, c’est nous, les managers, les éducateurs, et l’Etat, qui décidons de tout, nous gérons, nous jugeons, nous éduquons, nous les arrêtons… Et nous oublions que les jeunes sont des grands prophètes. Ils savent mieux que nous ce qui leur manque.

Il fallait avant tout leur permettre de prendre le large ?

Tant qu’ils sont dans la ville, c’est une catastrophe. Ce sont des jeunes qui n’ont pas de diplôme, rien. Dès qu’ils sortent de prison, ils retrouvent des dealers qui leur permettent de faire de la tune. Une fois que l’acte est accompli, lorsque c’est le désastre familial et social, il faut les éloigner de la zone.

Et ils acceptent leur nouvel environnement ?

Ce sont des loubards, qui passent d’une civilisation citadine au silence de la nuit. Le mec qui se couchait à 4 h du matin et faisait ce qu’il voulait, apprend à se lever à 7 h 30, à s’occuper des bêtes. Lorsqu’il était en prison, enfermé, sans étude, sans rien, le jeune se fait mortellement chier. Deuxièmement, ces jeunes détestent les gens, mais ils aiment les bêtes. Jusqu’ici, ils ne les ont vus qu’à la télévision. Ici, ils s’aperçoivent que la bête née, baise, souffre et meurt. Ils prennent conscience des éléments extraordinaires du monde, de la nature et de sa magie.

Ce ne sont pourtant pas des agneaux ?

Je prends en priorité des jeunes très pauvres socialement. La plupart sont totalement abandonnés, surtout par le père, et souffrent d’une grave carence affective. Ils arrivent ici en disant : « je suis un pauvre con, un minable, une merde ». Quand ils voient qu’ils maîtrisent les bêtes, c’est une grande valorisation. Ils apprécient particulièrement les bêtes violentes. Faire le sac à main d’une vieille c’est facile, mais faire le sac à main d’un sanglier c’est plus difficile. Ils apprennent à apprivoiser, alors qu’on ne les a jamais apprivoisés. Eux-mêmes sont sauvages. Il y a des jeunes qui ont tout cassé autour, toutes relations, ils n’ont plus d’attache. Ils ont besoin d’amour, que des adultes les aiment gratuitement. Ce n’est pas de la viande délinquante, ce sont des jeunes complètements paumés qui ont soif d’humanité, de règles, de présence chaleureuse. Enfin, qu’ils sachent qu’on sait leur dire « non ».

La peine est pourtant nécessaire en cas d’actes délinquants ?

Certains ont besoin d’une rupture complète. Pendant 2 ou 3 mois, tu ne peux pas faire autrement que mettre un jeune en secteur fermé pour lui signifier l’importance de son acte. Autrefois, j’étais contre cela, mais j’ai entendu que, dans les centres renforcés, il y a un pourcentage important de non récidive. Mais ces centres coûtent une fortune. Il faut multiplier des expériences comme Faucon, c’est le meilleur moyen de lutter contre la récidive. Les années passés avec nous sont radicales parce qu’on leur apporte notre confiance et on les responsabilise. Je les suis après leurs 16 ans, lorsqu’ils partent en apprentissage. Beaucoup retrouvent une voie ; d’autres, la case prison… Je reste là avec mon équipe, quoi qu’il arrive.

Il y a des jeunes qui ne trouveront donc jamais leur place ?

Là où je me pose la question c’est quand je vois des jeunes qui violent à 12 ans. Quelle sanction leur donner ? Quelle responsabilité leur faire porter ? Nous sommes dans une société virtuelle où les jeunes sont pris par l’image. Ils croient que la fille violée à la télévision, c’est pas grave, qu’elle ne souffre pas. Maintenant un jeune plantera un couteau, parce que tu ne lui as pas donné la cigarette qu’il exigeait. Ils n’ont peur de rien, ils n’ont honte de rien, leur vie n’est rien, donc la tienne non plus… On n’a pas encore trouvé de parade.

Quels sont les principes que vous préconisez contre la délinquance juvénile ?

Écouter les jeunes, leur faire confiance ! Les jeunes ont besoin d’activités, de s’intéresser à la cité, pas seulement par la délinquance. Il faudrait que le gouvernement dise « salut les jeunes, salut l’espérance que vous portez ! Créons ensemble ». Au niveau de la politique de la jeunesse il y a une carence énorme. L’Etat retire ses financements, alors qu’il faudrait que, dans les quartiers, l’Etat insuffle de l’argent pour générer des projets, des éducateurs capables d’écouter les jeunes… On sait tous que la prévention se joue sur la longueur pour qu’elle porte ses fruits. Mais le Président veut nous montrer que, dans 4 ans, il n’y aura plus une racaille dans les quartiers… En attendant, on surcharge les prisons, parce que les gouvernements ont joué du discours sécuritaire. Ils sont obligés de contenter leurs électeurs au lieu d’insuffler des milliers d’éducateurs pour accompagner ces jeunes. Il faut les aider à faire renaître l’espérance dans les quartiers en soutenant leurs projets, leurs initiatives. Moi, ces jeunes m’ont refilé leur espérance, depuis 43 ans que je les ai pris en charge avec mon équipe. L’espérance gagne toujours si on y crois et si on prend les moyens pour la voir naître dans des jeunes sans avenir, sans but et sans rêve.
 

Propos recueillis par Louis Guinamard et Thomas Arrivé.