Haïti : les enfants pris au piège du banditisme

Publié le 26 juin 2007 | Modifié le 11 janvier 2016

Comment désarmer et démobiliser des enfants dans une situation de conflit inédite, sans opposition "gouvernement contre rébellion" ?

Haïti a connu une montée de la violence armée au moment de la crise de 2004. Lorsque cette crise s’est dissipée, les groupes armés affiliés aux mouvements politiques se sont "reconvertis" vers des activités criminelles : attaques, vols, kidnappings... Cette situation crée en Haïti une spécificité qui rend difficile le processus de désarmement, de démobilisation et de réinsertion préconisé pour les conflits.

Bertrand Njanja Fassu est responsable de la protection de l’enfance pour l’UNICEF en Haïti. Il a travaillé auparavant auprès des enfants soldats en Sierra Leone et en République démocratique du Congo. Il explique le caractère inédit de la situation haïtienne : « Engager des négociations est difficile : il n’y a pas de chaîne hiérarchique comme dans un groupe rebelle, pas d’accord global possible. De plus, les groupes n’ont pas d’intérêts politiques, et bien qu'ils représentent un problème à la consolidation de l'autorité de l'Etat et l'Etat de droit dans les quartiers où ils opèrent, ils ne visent pas à saisir le pouvoir du gouvernement. Qui voudrait venir à la table des négociations ? Dans la mesure où certains de ces bandes ou individus armés auraient été affilié à des leaders ou groupes politiques dans le passé, ils y bénéficieraient même d'une complicité passive de certains groupes politiques ou populaires. Et comme si tout n’était pas suffisamment compliqué, Haïti est un pays de transit pour la drogue d’Amérique latine, ce qui rend plus compliqué la lutte contre le trafic des armes et le crime organisé. Dans cet environnement, l’UNICEF avance presque par cas individuels, en s’appuyant sur un réseau d’ONG ayant une base communautaire ».

Les groupes armés, en Haïti comme ailleurs, recrutent parmi les enfants les plus vulnérables, les plus pauvres, souvent les orphelins. A côté des enfants qui portent les armes, beaucoup servent d’informateurs contre les interventions de police, contre la mission de maintien de la paix. A cette condition, pour les filles, s’ajoute la violence sexuelle.

La législation haïtienne ne protège pas les mineurs comme le réclame le droit international. La majorité pénale est actuellement à 16 ans et non à 18. Le risque d’incrimination est possible pour les enfants soldats de cette tranche d’âge. En attendant une indispensable réforme, l’Unicef a passé un accord avec deux ONG pour proposer une assistance juridique aux plus vulnérables.

Un programme d’apprentissage pour 255 enfants de Cité Soleil

Comme au Libéria, en Sierra Leone et dans les pays où des actions sont menées auprès des enfants soldats, l’UNICEF Haïti veille à ce que les programmes de réinsertion ne prennent pas seulement en charge les enfants associés aux groupes armés – ce qui donnerait l’impression qu’ils sont récompensés, aux yeux de la communauté : « Nous ouvrons les programmes aux enfants victimes en général, explique Bertrand Njanja Fassu : ceux dont les parents ont été tués ou blessés, ceux qui ont eux-mêmes été blessés ou témoins d’atrocités, les enfants qui ont été violés. A Cité Soleil, le plus grand bidonville de Port au Prince, un programme d’apprentissage de métiers prend en charge 255 enfants, dont une soixantaine seulement a été directement associée aux groupes armés ».

Sur la question de la formation, Bertrand Njanja Fassu explique là encore la complexité du problème : « Trop de formations, en menuiserie, en maçonnerie, n’offrent pas suffisamment de débouchés. A côté, pour tenir une station essence, par exemple, il faut savoir lire et compter. Il faut donc envoyer une majorité d’enfants dans l’éducation formelle. Là encore, pourtant, il ne faut pas se faire d’illusions : seule une minorité trouvera un emploi. Nous avons des contacts avec un volant d’employeurs qui acceptent de faire confiance aux jeunes venus de Cité Soleil, les autres sont méfiants. Et d’une manière générale, la conjoncture économique d’Haïti ne donne pas de travail à tout le monde, loin de là. Ce que je pense, malgré tout, c’est qu’un enfant occupé à suivre une formation, formelle ou informelle, une formation qui va accompagner son adolescence et lui donner confiance en lui, aura moins de chances de revenir à la criminalité : l’alternative d’un métier temporaire ou d’un petit commerce peut s’offrir à lui plus facilement ».

53 kidnappings pour le seul automne 2006

Récemment, l’UNICEF a dû faire face à une vague de kidnappings sans précédent. 53 enfants, âgés de 2 à 16 ans, ont été capturés entre septembre et décembre 2006. 29 l’ont été rien qu’entre le 13 et le 15 décembre, si bien que le ministère de l’éducation a fermé les écoles en avance sur les vacances de Noël. Certaines familles se sont endettées ou ont fait appel à des proches pour pouvoir payer la rançon. Tous les enfants ont finalement été rendus en vie à leurs familles. L’UNICEF a soutenu un accompagnement psychologique pour les parents et les enfants. Une chaîne de solidarité a pu se constituer entre parents grâce à de sessions collectives organisées par une psychologue. L’UNICEF a également soutenu un programme de sensibilisation au risque, auprès des enseignants des écoles les plus affectées par les enlèvements.

Mais, preuve des multiples formes de violence qui affectent les enfants dans ce pays : l’émotion suscitée en Haïti a conduit la justice à retenir en détention des enfants de 11 ou 12 ans suspectés de pouvoir fournir des informations sur les ravisseurs. Un signe supplémentaire de la très difficile condition des enfants haïtiens et du long chemin qui reste encore à parcourir.

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