La malnutrition, une arme politique

Publié le 10 août 2005 | Modifié le 28 décembre 2015

La malnutrition contribue à tuer chaque année plus de six millions d'enfants de moins de cinq ans. Une situation qui s'explique davantage de nos jours par des choix politiques et économiques que par une pénurie de produits alimentaires.

La malnutrition est un état complexe où peuvent se mêler des carences multiples et imbriquées en calories, en protéines et en micro nutriments. C’est aussi le résultat d’une combinaison de facteurs structurels et conjoncturels qui déterminent la disponibilité, l’accessibilité et l’utilisation des aliments. Le droit universellement reconnu à l’alimentation est en effet souvent entravé par des facteurs politiques, économiques et juridiques déterminant la distribution des revenus et des avoirs.

Des politiques économiques néfastes au développement humain

Au Niger, la sécheresse et l’invasion acridienne de 2004 ne sont pas les seuls facteurs expliquant la une situation nutritionnelle. Sur fond de situation alimentaire très précaire, le refus de procéder à des distributions gratuites de nourriture dès la prévision du déficit céréalier (fin 2004) de peur de déstabiliser le marché, a empêché des milliers de personnes de se procurer des denrées de base. Afin de venir en aide au plus démunis et de prévenir la crise qui sévit au Niger depuis plusieurs mois, il aurait fallu basculer dans une logique d’urgence et procéder à une distribution gratuite de vivres. Dans un pays où 63% de la population vit au-dessous de seuil de pauvreté, la vente, même à bas prix, des vivres, a plongé de nombreuses familles dans l’insécurité alimentaire. Les Nigériens ont dans le même temps souffert de la flambée des prix consécutive à la rareté des produits et à la spéculation traditionnellement observées en période de soudure. Ces politiques économiques privilégiant la stabilité du marché au détriment de l’aide d’urgence s’inscrivent dans la perspective de la libéralisation des marchés. A peine réélu, le Président nigérien a dû par exemple instaurer une TVA de 19% sur les denrées alimentaires de première nécessité. Sous l’influence du FMI, les pays en développement ont été obligés d’ouvrir leurs frontières. Une ouverture qui a favorisé les importations dans les pays en développement. Ces dernières sont en outre favorisées par les subventions versées aux agriculteurs des pays développés, lesquelles faussent la concurrence et n’ont été que faiblement revues à la baisse. De ce fait, l'accès aux immenses débouchés des pays développés devient de plus en plus aléatoire pour les pays en développement. La dette est un autre obstacle au développement. En effet, même si les conditions économiques dont dépend la poursuite du service de la dette étaient réunies, le fait que son remboursement absorbe souvent entre le quart et le tiers des recettes publiques des pays en développement provoque un effet éviction sur des investissements publics d'une importance cruciale pour le développement humain. Quand la pauvreté et le sous-développement sont solidement implantés, il faut pour les vaincre des ressources et des apports que peu de pays en développement peuvent mobiliser.

La nourriture : une arme politique

Si ce n’est pas le cas au Niger aujourd’hui ; il demeure que la malnutrition est souvent le résultat d'une situation de guerres et de conflits engendrant d'importants déplacements de population ou des difficultés d’accès à des régions entières. Au Darfour, les violences et les déplacements massifs ont eu de très graves conséquences sur le plan nutritionnel. Dans certains camps de personnes déplacées, l'UNICEF et ses partenaires ont constaté que plus de 25 % des enfants soudanais réfugiés au Tchad se trouvaient dans un état de malnutrition aiguë. Presque 180 000 réfugiés, dont les deux tiers sont des femmes et des enfants, ont franchi la frontière, venant de la région soudanaise du Darfour et fuyant les attaques des bandes de miliciens. La nourriture est aussi une arme de guerre et bloquer son acheminement est une parfois stratégie utilisée par des groupes rebelles. Cependant, si la malnutrition est la conséquence des conflits, elles peut aussi en être à l’origine. La réduction du nombre de pâturage exploitables, les déplacements d'animaux en quête d'eau et de nourriture et la concurrence pour les ressources limitées dégénèrent parfois en conflits locaux. Au Niger, la prise en charge dune crise pourtant prévisible a été tardive. Cependant, même une fois alertée, la communauté internationale a tardé à réagir et cette lenteur, comme l’a indiqué le représentant de l’UNICEF au Niger, Karim Adjibade, a entraîné une augmentation des coûts de l’aide alimentaire. Ce dernier souligne aussi que « le Niger est en permanence en situation d’urgence silencieuse. Auprès de l’opinion publique, les crises auxquelles il doit faire face sont malheureusement passées dans le domaine de la fatalité. L’effet Tsunami a, en outre, joué contre le Niger qui est alors devenu invisible dans cette marée de solidarité humaine. Au moment du lancement de l’appel d’urgence en mai dernier, de nombreux donateurs avaient déjà épuisé leurs fonds ». La discrimination à l’égard des femmes et des jeunes filles est une autre cause fondamentale de la malnutrition. Les taux très élevés de malnutrition des enfants et d’insuffisance pondérale à la naissance dans une grande partie de l’Asie du Sud sont en relation avec des facteurs tels que le faible accès des femmes à l’éducation et leur place réduite sur le marché du travail rémunéré. Or, partout dans le monde, les femmes jouent un rôle majeur aux différentes étapes de la chaîne alimentaire (production, transformation, achat, préparation et distribution). Les projets participatifs de nutrition soulignent le rôle des femmes et renforcent leur implication dans des activités visant à améliorer la nutrition, et en particulier les activités génératrices de revenus, contribuant ainsi à renforcer leur position au sein de la société. En Thaïlande, où la nutrition s'est remarquablement améliorée depuis 20 ans, les femmes savent le plus souvent lire et écrire. Elles représentent une proportion importante de la main-d'œuvre et elles participent largement aux prises de décision dans la famille comme dans la société. Les projets participatifs de nutrition seront toutefois plus efficaces si les décisions macro-économiques et politiques pour améliorer la production agricole, garantir des prix alimentaires stables et assurer la libre circulation des biens et des services sont prises et exécutées au niveau politique.

La malnutrition n’est pas une fatalité

Comme l’indique le rapport 1998 de l’UNICEF sur la situation des enfants, il est possible de respecter le droit à l’alimentation même dans des pays très pauvres. Par exemple, dans certaines parties du Brésil, le taux d’insuffisance pondérale chez les enfants est tombé de 17% en 1973 à un peu moins de 6% en 1996 alors que le taux de pauvreté avait presque doublé pendant cette même période. Faire en sorte que chacun puisse bénéficier en pratique de son droit à une bonne nutrition est un choix politique. Les investissements dans les services de santé, d'éducation, d'assainissement et autres secteurs sociaux, en insistant particulièrement sur l'accès des femmes à ces services et ces ressources, sont parmi les outils politiques les plus importants pour l'amélioration de la nutrition. Certaines politiques nationales, sur l'iodation du sel ou les vaccinations par exemple, affectent directement la nutrition. D'autres exercent une influence indirecte :c'est le cas des politiques touchant les revenus et les prix. Toutes les politiques doivent donc être analysées en fonction de leur impact réel et potentiel sur la nutrition. Améliorer l’accès à l’alimentation passe par le renforcement de l’agriculture des pays en développement et l’instauration d’échanges commerciaux plus équitables.

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