"Le manque de moyens criant a parfois des conséquences dramatiques !"

Publié le 19 mars 2012 | Modifié le 22 avril 2016

L’une des missions du juge des enfants, c’est de protéger les mineurs en danger. En soutenant les parents dans leur mission d’éducation – mais les délais de mise en œuvre des mesures éducatives sont parfois longs, faute de moyens… – ou dans les cas les plus graves, en plaçant les enfants. Reportage dans le cabinet d’un juge des enfants.

 

« On va aller chercher des chaises supplémentaires. » Ils sont dix à entrer dans le petit bureau d’Emmanuelle Teyssandier, juge des enfants au Tribunal de Bobigny (93) : les six enfants signalés il y a 4 ans par leurs établissements scolaires, leurs parents, et deux éducateurs qui suivent la famille. Le motif d’inquiétude pour ces enfants : ils rencontraient tous de grandes difficultés à l’école, certains avaient besoin d’un suivi orthophonique, les établissements n’arrivaient pas à contacter les parents… et un climat de conflit semblait régner dans la famille.
Après de longs mois de réticence, les parents ont fini par mieux accepter l’aide proposée dans le cadre de la « mesure éducative en milieu ouvert » prononcée par la juge. Aujourd’hui, la situation semble s’être améliorée : les parents vont aux rendez-vous avec les professeurs et sont plus présents dans le suivi de l’éducation de leurs enfants. Ils se confient à la juge : « Nous, parents, on n’a pas appris ce qu’est la pédagogie. On apprend à être parents en même temps qu’ils grandissent et on ne sait pas toujours y faire », explique le père. « Au départ on n’a pas compris la mesure, on avait l’impression d’avoir des gendarmes derrière nous. »  « Je donne tout pour mes enfants », renchérit la mère. « Peut-être que moi j’ai raté ma vie, mais je veux qu’eux réussissent.»

 

« Je me suis fait racketter au collège… »

 

Quand la juge donne la parole aux enfants, âgés de 7 à 13 ans, ils répondent avec toute leur spontanéité : Virginie*, en CP, explique qu’elle oublie de dire à ses parents quand il faut venir chercher les livrets, et qu’elle ne voit pas bien quand elle est au fond de la classe ; Thomas*, en 5e, raconte l’injustice dont il a été victime lors d’un match de foot à l’interclasse… La plus grande, qu’elle a été victime de racket au collège.

Après avoir écouté éducateurs, parents et enfants avec la même attention, la juge décide de ne pas prolonger la mesure éducative, mais rappelle aux enfants qu’ils peuvent à tout moment appeler l’éducateur s’ils le veulent, ou même lui écrire un courrier à elle, en personne : « J’ai toujours su que papa et maman voulaient vous donner le meilleur, mais parfois les adultes rencontrent des situations difficiles, et si vous avez besoin d’aide, il faut en parler, d’accord ? »

« La prise en charge des enfants en danger est aussi une forme de prévention de la délinquance des mineurs. »

L’audience finie, la juge croise les bras, pensive. Elle explique que dans l’état actuel des choses, les enfants ne pouvaient pas être considérés comme dans une situation de « danger » qui justifierait le renouvellement de la mesure éducative. « Mais je ne serais pas surprise d’être à nouveau saisie un jour pour cette famille, complète-elle, je reste inquiète pour les deux plus grands, Sophie* et Thomas*, qui ont encore d’importants problèmes de travail et de comportement à l’école… » Pour la juge, apporter une « assistance éducative » à ces familles, c’est aussi une forme de prévention de la délinquance des mineurs : « Un enfant que je reçois le matin dans mon cabinet au titre de la protection des mineurs, je peux très bien le retrouver l’après-midi en audience pénale parce qu’il aura commis une infraction… Quand on grandit dans un contexte familial délicat, parfois à 10 dans une pièce au cœur d’un quartier difficile, on passe son temps dehors et on peut facilement se faire happer par la cité et ce qu’elle peut représenter comme dangers pour un jeune en recherche de repères… Il faut absolument soutenir les parents pour faire contrepoids. »

 

« Il y a un désengagement évident de l’Etat. »

 

Ces mesures d’assistance éducative sont financées par les seuls Conseils Généraux : « Auparavant, la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) prenait en charge une partie, ce n’est plus le cas aujourd’hui, explique la juge. Il y a un désengagement évident de l’Etat, le transfert de compétences s’est fait sans transfert de moyens… Résultat, les associations habilitées à assurer les mesures éducatives sont débordées, les listes d’attente s’allongent… En Seine-Saint-Denis, il faut attendre 6 mois en moyenne pour qu’ils commencent à intervenir sur un dossier après que j’ai ordonné la mesure ! Pendant ce temps, la famille est abandonnée à elle-même, la situation peut se dégrader et les conséquences être dramatiques… J’ai le cas d’un père seul avec ses 3 enfants, qui a attendu pendant un an l’intervention que j’avais demandée. Quand je l’ai revu, il était exsangue, complètement dépassé, sa petite de 10 ans a fondu en larmes dans mon cabinet… Dans certaines affaires, on en arrive à devoir placer les enfants, alors que cela aurait pu être évité. »

 

*Les prénoms des mineurs ont été changés pour protéger leur identité.

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