Les oubliés du Sahara

Publié le 22 février 2006 | Modifié le 31 mars 2016

Depuis près de 3 décennies, 160 000 Sahraouis vivent dans quatre camps dans le désert. Sur cette terre, dont une partie est prêtée par le gouvernement algérien, la population s'organise avec une formidable solidarité. Le représentant de l'Unicef à Alger fait le point sur les conditions de vie des femmes et enfants.

« Ce qui est surprenant, c’est de voir l’aéroport plein d’enfants à l’approche des grandes vacances. 9 000 petits Sahraouis sont partis cette année vers des destinations - parfois lointaines - pour passer l’été dans des familles d’accueil, assez généreuses pour prendre en charge jusqu’au transport vers le Canada, Cuba, l’Europe…afin d'alléger leurs conditions de vie extrêmement difficiles  », explique Raymond Janssens, représentant de l’Unicef en Algérie, de passage à Paris, où il annonce la prochaine inauguration d’un sous-bureau Unicef à Tindouf, dans le sud-ouest algérien.
« Les camps, ce sont les femmes qui en assurent la gestion car beaucoup d’hommes sont au service militaire et, alors que je travaille auprès des réfugiés depuis trente ans, je n’ai jamais vu un camp aussi  bien organisé. Dans les écoles primaire, l’éducation est basée sur l’égalité et non sur la discrimination. On compte 29 centres préscolaires au Sahara alors qu’en Algérie. Paradoxalement, 55 % des jeunes Sahraouis, qui poursuivent  leurs études secondaires en Algérie, échouent à cause du niveau. L’Unicef a donc fait de ce domaine son grand chantier d’activité d’ici à 2008. »
Le problème sahraoui soulève des interrogations majeures. Comment améliorer les conditions de vie des enfants qui vivent dans une maison de tourbe, aux côtés de laquelle “trône” une tente, témoin d’une époque de nomadisme révolue ? Quel avenir se dessine-t-il pour eux au moment où quelques-unes des grandes organisations humanitaires vont réduire - ou l’ont déjà fait - leur assistance dans les camps ? Certes, personne ne sera complètement privé de nourriture ; c’est juste que chacun en aura beaucoup moins dans son assiette : cette crise qui s’éternise s’ajoute à l’absence de recensement et de statistiques, ce qui empêche la communauté internationale de mesurer les besoins réels, donc d’apprécier le volume de l’aide à fournir aux Sahraouis.

Un mur de 2400 kilomètres
Lorsque l’Espagne quitte le Sahara Occidental en 1975, le désert qu’elle abandonne, déjà riche en phosphate et fer, est bordé par l’océan Atlantique qui regorge de ressources halieutiques. Ce qui n’est pas sans susciter des convoitises (lire l’encadré). De fait, en 1976, l’occupation militaire des deux tiers de l’ancienne colonie espagnole par le Maroc, provoque l’exil des populations : outre la partie du Sahara qu’ils conservent et administrent, les Sahraouis  se déplacent vers la région algérienne de Tindouf. Accueillies par les autorités algériennes,  160 000 personnes vivent aujourd’hui dans quatre camps.
El Ajun, Awserd et Smara sont installés à une vingtaine de kilomètres les uns des autres, autour  de Rabouni ;  Dakhla, le plus grand des camps, est situé plus loin, à 180 km. Depuis bientôt 30 ans, les Sahraouis vivent donc dans ce désert où cultures et activités économiques “poussent” difficilement, où l’eau doit être livrée par camions citernes, où la chaleur et le froid sont le plus souvent extrêmes !
S’y ajoute la construction du mur de sable de défense marocain, « le berme » qui, dès 1980, place davantage encore les réfugiés dans une situation de dépendance à la solidarité internationale. Long de 2 400 km, le mur, appelé « le berne » sépare ainsi les familles, les richesses et les potentiels. A l’Est, les camps ; à l’Ouest, la façade atlantique et les mines de phosphate, voire le pétrole, découvert plus récemment. Toujours à l’Ouest, le Q.G. de la Minurso installé à Layyoune et, de part et d’autre du mur, les postes d’observation de la force de maintien de la paix dans la région.
« Le Haut commissariat aux réfugiés organise des retrouvailles familiales qui durent 5 jours. Hélas, ce programme touche à sa fin alors qu’il y a des dizaines de personnes sur les listes d’attente », rappelle R. Janssens.

L'aide de l'UNICEF
Très préoccupé par la situation des réfugiés sahraouis d’autant plus que la population des camps est jeune et souvent sans emploi, le bureau Unicef d’Algérie a décidé d’élargir son champ d’action (nutrition, protection, prévention au sida…) jusque là limité à la vaccination, de renforcer son budget (de 60 000 $ par an à 400 000 $ en 2004) et de créer un sous-bureau à Tindouf, dirigé par une Algérienne.
130 jardins familiaux sont également recensés pour faire partie d’un nouveau programme de distribution de terracotem, un produit destiné à enrichir le sol, à en absorber “toute” l’humidité et l’eau des pluies, si restreintes soient-elles dans le désert. Résultat de l’expérience : l’agriculture pour la consommation locale repart et la vente de la menthe (pour le thé) génère des revenus que les femmes utilisent pour lutter contre les carences en vitamines des enfants.
Dans chaque camp, à l’organisation administrative (une wilaya et des daïras) répond l’organisation sociale : 27 centres de santé et autant d’écoles primaires. Lors de la dernière rentrée scolaire, l’Unicef a fourni 100 000 cahiers pour 34 000 élèves et les ballons de football. Il a équipé les centres d’accueil d’ordinateurs pour les jeunes, et assuré la vaccination des enfants.
Enfin, la prévention au sida occupe maintenant une place importante dans les programmes de l’Unicef. Si l’Algérie n’est pas vraiment touchée par la pandémie mondiale, l’envoi de jeunes  - en particulier de jeunes Sahraouis -, à l’étranger pour y étudier ou y faire des courts séjours, requiert une information pour se protéger du VIH/sida. L’idée de l’Unicef étant de former des jeunes "à parler aux jeunes”. Résultat : dans les grandes villes portuaires (Alger, Oran, Bejaïa ou Annaba), « ce programme fonctionne déjà ; des jeunes se sont rendus dans les camps début décembre pour “parler” à leurs camarades qui, à leur tour, expliqueront les dangers à d’autres… La force des Sahraouis, c’est leur solidarité : ces jeunes qui étudient au loin reviennent quasiment tous “au pays” même s’ils n’y ont pas beaucoup d’avenir. Parce que, au-delà du mur, ils considèrent que Layyoune est leur territoire ! rappelle notre représentant ; ce qu’il faut maintenant, c’est les aider dans tous les domaines d’action qui sont les nôtres pour développer leurs potentiels et leur épanouissement. »

SAHARA OCCIDENTAL
Population : estimée entre 165 000 et 200 000
Superficie : 266 000 km
Capitale : Layyoune
Villes principales : Dakhla, Smara (noms donnés également à 2 des 4 camps de déplacés sahraouis)
Monnaie : dirham.

Le Sahara Occidental : de 1884 à nos jours
Les terres arides mais riches en ressources naturelles du Sahara occidental sont situées sur un territoire limitrophe du Maroc, de la Mauritanie, de l’Algérie. Sous administration espagnole entre 1884 et 1975, ce “désert” fait l’objet, en 1976, d’une revendication tant du Maroc - qui veut l’annexer à son territoire -, que du Front Polisario (mouvement nationaliste et indépendantiste sahraoui créé en 1973) ou de la Mauritanie - pays qui renoncera à toute prétention 3 ans plus tard. La division de l’ex-territoire espagnol entre le Front Polisario (1/3) et le Maroc (2/3) et la construction (1980-82) d’un mur de défense marocain de 3 mètres de haut, renforcé par des mines, inscrit la crise dans la durée. En 1979, l’Organisation de l’unité africaine se joint à l’ONU (qui recherche un règlement depuis 1976) pour faire arrêter les combats et trouver une solution pacifique au conflit. Des propositions de règlement, acceptées par toutes les parties en 1988, aboutissent à un plan de paix en 1990, suivi d’un cessez-le-feu en 1991 et de la résolution 690 de l’Onu pour la création de la Minurso, Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental. Depuis 1991, l’identification et l’inscription des électeurs connaissent tantôt des accélérations tantôt des ralentissements dans la recherche d’une solution politique juste. La récente libération, en août dernier, de plus de 400 prisonniers de guerre marocains par le Front Polisario et la prolongation par le Conseil de sécurité de l’Onu du mandat de la Minurso jusqu’en octobre 2006, augurent-ils enfin d’un prochain règlement de la situation ?

 

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