«Mon retour un an après le tsunami à Banda Aceh»

Publié le 22 décembre 2005 | Modifié le 29 décembre 2015

 

Dimanche 4 décembre: notre arrivée au bureau terrain UNICEF de Banda Aceh

Arrivée à Banda Aceh après escale à Singapour, Jakarta et Medan. Nous passons en voiture près de l’aéroport devant un immense champ et apprenons avec émotion par Lily, une jeune volontaire UNICEF du bureau de Banda Aceh, qu’il a servi de sépulture collective à des milliers de victimes. Seule une petite stèle le signale. Elle nous dit aussi « que sa mère, son père et sa sœur » sont sûrement enterrés ici…

Briefing ensuite avec le responsable du bureau de l’UNICEF de Banda Aceh, Edouard Beigbeder. Il nous signale les 2 facteurs extrêmement positifs de la situation : - Prise en main de toute la reconstruction par une agence indonésienne, le BRR depuis le mois d’avril 2005 qui dépend directement du président indonésien et est dirigé par l’ancien ministre des mines et de l’énergie, personnage dynamique qu’on surnomme le magicien. Le BRR permet une avancée rapide des projets, donne les autorisations administratives et fait la chasse à la corruption. - Le bruit des bottes s’est calmé dans la province de Banda Aceh depuis les accords de paix d’août 2005 et la zone de conflit est maintenant libre à la circulation depuis plus d’un mois. La période d’incertitude du deuxième trimestre 2005, où l’on s’interrogeait sur la possibilité pour les ONG de rester dans la zone et d’œuvrer pour les projets de reconstruction, est maintenant terminée.

Edouard Beigbeder nous confirme que les interventions pendant la phase d’urgence ont permis d’éviter une catastrophe supplémentaire, grâce à la vaccination contre la rougeole et l’apport d’eau potable éloignant les risques de dysenterie. L’organisation de la protection des enfants, ayant permis de recueillir les enfants séparés et de les prendre en charge quasiment tous et le retour à l’école sous les tentes-écoles sont des facteurs clés de la réponse de l’UNICEF. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y ait pas encore beaucoup de travail à faire pour les 60 000 déplacés vivant encore sous des tentes et les 60 000 autres personnes logées dans les baraquements provisoires, souvent mal conçus sur le plan sanitaire ainsi que pour les 18 000 enfants soignés sur le plan psychologique suite au traumatisme de la perte de leur famille. Les destructions ont été massives : 100 000 maisons ont été détruites, 90 000 restent à reconstruire !Le manque d’entreprises locales du bâtiment au regard de l’immensité de ce chantier est une préoccupation car cela ralentit le processus de reconstruction. De plus, le prix des matériaux a augmenté de plus de 30% en un an.

Le soir, nous dînons avec les différents Chefs de service de l’UNICEF de cet important bureau de 200 personnes implanté en 3 sites (Banda Aceh, Meulaboh et Nias) et qui est devenu en un an le plus grand bureau terrain UNICEF dans le monde, impressionnant par la diversité des nationalités et l’implication profonde de ces hommes et femmes.

Lundi 5 décembre : Banda Aceh et le district d’Aceh Besar

Lendemain matin, départ pour un collège, où nous assistons à une séance de groupe d’appui psychosocial. Nous sommes impressionnés par la concentration extrême des élèves de cette classe et le travail entrepris par l’animateur pour les aider à se libérer de leurs traumatismes. Nous ne comprenons pas ses paroles, ni celles de la musique diffusée en fond sonore, mais ressentons pourtant avec force l’émotion et la tension des adolescents. Nous voyons certains se mettre à pleurer tout doucement. Ce programme, qui vise les adolescents, est indispensable, car ils sont parmi ceux qui ont souffert le plus.

Nous nous rendons ensuite sur le premier chantier de la reconstruction d’une école pour constater le principe de la reconstruction « en mieux » : normes sismiques rigoureuses (piliers descendants à 5 mètres sous la surface) et renforcement par des structures métalliques. Même en cas de séisme grave, l’école peut être abîmée mais ne s’écroulera pas sur les enfants. 300 écoles de ce type vont être construites dans les 2 à 3 ans à venir. L’UNICEF a considéré qu’on ne pouvait pas laisser les enfants sous la tente en attendant l’ouverture des écoles neuves et a développé un concept novateur d’écoles temporaires. Après le déjeuner, visite de l’usine de purification d’eau de Lambaro, remise en fonction par l’UNICEF : 60 camions opèrent 4 rotations par jour pour alimenter les camps de tentes et baraquements provisoires.

Nous terminons cette journée par la visite d’un centre pour enfants, l’un des 21 centres qui est implanté, géré par la communauté et des volontaires UNICEF. Les enfants apprennent à communiquer, à travailler en équipe, à jouer dans le cadre de programmes de soutien psychologique. Le centre est aussi chargé de la réunification des enfants séparés et de la lutte contre les violences et les abus dont les enfants pourraient être victimes. Nous assistons à un spectacle de marionnettes et les rires des enfants résonnent avec bonheur dans tout le centre. Les enfants improvisent ensuite leur propre spectacle en se déguisant pour l’occasion et nous sommes conquis par leur humour et bonne humeur ! Dans une autre salle, des adolescents répètent une pièce de théâtre qu’ils veulent mettre en scène prochainement. Une petite fille vient nous voir et nous présente sa nouvelle amie depuis le tsunami. C’est aussi une des fonctions de ce centre : permettre aux enfants de tisser des liens et de ne pas se sentir seuls. Les activités, organisées par tranches d’ages, permettent de proposer des activités adaptées à leurs envies.

Tout au long de cette journée, nous avons sillonné la ville pour constater que de nombreux lotissements d’habitations sont en cours de finition au milieu de terrains dévastés par le tsunami. Nous avons constaté aussi que les rues commerçantes sont souvent réouvertes près d’une école qui joue un rôle d’aimant pour faire redémarrer la vie.

Mardi 6 décembre : dans l’ouest autour de Meulaboh

Arrivée à Meulaboh dans l’ouest, une des régions côtières les plus touchées et briefing au bureau UNICEF. Nous partons ensuite pour la visite d’une école intérimaire en cours de construction pour vérifier la qualité des travaux, déjà bien avancés. Dans deux ans, une école permanente la remplacera et le bâtiment provisoire pourra servir à des activités communautaires. L’équipe UNICEF reviendra dans une semaine pour vérifier le système d’eau et d’assainissement. Cette école aura été construite en moins de 3 semaines et pourra accueillir 100 enfants d’un camp de déplacés proche.

Nous apprenons que cette région est ouverte depuis à peine un mois à la suite des accords de paix du mois d’août (pendant 30 ans, les autonomistes de la région d’Aceh se sont insurgés contre le gouvernement central qui a envoyé l’armée pour contrôler toute la région). L’UNICEF s’est engagé à mettre les services de base (écoles, santé) au même niveau de qualité que le reste de la province après la reconstruction post-tsunami.

Nous visitons une troisième école, construite en bois par les responsables d’un village il y a une trentaine d’années. Elle est insuffisante en taille et la moitié des élèves reste dans la prairie pendant que l’autre suit son cours. Des familles reviennent en effet s’installer depuis ces accords de paix, d’où une augmentation certaine des effectifs.

Nous allons maintenant revenir vers la côte en traversant des tronçons de routes inondées par les rivières en crue pour visiter un centre de protection qui accueille une centaine d’enfants quotidiennement. Le centre s’occupe de la réunification (47 enfants étaient séparés de leur père et de leur mère et 20 réunifications ont déjà été réussies). La deuxième mission concerne l’appui psychologique à ces enfants traumatisés par le tsunami (groupes de paroles, entrevues individuelles, dessins, etc..). Enfin, le centre a développé des activités d’apprentissage des outils informatiques, de l’anglais, du japonais ainsi que de nombreuses activités sportives. Je suis frappé par la qualité du travail des volontaires de l’organisation Muhammadiyah à laquelle l’UNICEF a confié ce centre. Les enfants paraissent beaucoup plus tournés vers l’avenir que vers le passé, se préoccupant de leur futur métier ou des matières qu’ils souhaitent apprendre. Quand ils parlent du tsunami, ils commencent même à évoquer des situations cocasses.

Dernière étape à quelques kilomètres: un 2ème centre d’enfants accueille 1081 enfants dans la structure principale et ses 3 antennes. Nous y retrouvons les mêmes activités. La soirée nous permet, sous la grande tente siglée UNICEF, de filmer les messages que ces enfants indonésiens veulent adresser aux enfants français qui les ont aidés (l’UNICEF France finance tout le programme des 200 écoles intermédiaires et une partie de celui des 300 écoles permanentes). Le message des enfants est formidable : « ils disent merci et merci, mais ne nous abandonnez pas, nous sommes encore sous des tentes loin de nos villages ! ». Un petit garçon facétieux ajoutera même « et moi j’ai besoin d’un vélo ! ».

Mercredi 7 décembre : de retour à Banda Aceh

Nous allons passer la matinée à inaugurer 3 écoles temporaires que nous allons rejoindre à travers les pistes, contournant les ponts détruits, stigmates encore visibles du tsunami. Dans chaque école, nous sommes accueillis par l’ensemble de la communauté villageoise, les enseignants et les élèves, qui ont préparé pour cette occasion une petite fête, rythmée par des chants et danses traditionnels. Leur bonheur fait plaisir à voir. L’inauguration alterne entre la visite technique du bâtiment et la remise officielle de l’école à la communauté qui pourra, une fois l’école permanente construite, être utilisée à des fins communautaires (salle de réunion pour le village ou encore logement pour des enseignants supplémentaires par exemple). La bénédiction de l’école, suivant un rite ancien venu de l’Inde, nous permet de mesurer toute l’importance symbolique de cette l’école dans la communauté. L’école nous paraît être en effet le cœur du village et le signe du redémarrage vers un avenir.

Le survol ensuite de la côte en hélicoptère sur près de 100 kilomètres de Calang Meulaboh nous donne l’occasion de bien visualiser les cicatrices du tsunami, les camps de tente et le démarrage des lotissements d’habitations.

De retour à Banda Aceh, nous participons à l’activité de promotion d’hygiène dans un centre d’enfants implanté sur un camp de baraquements à Labui. Les enfants reçoivent des conseils sur l’hygiène et un kit comprenant dentifrice, brosse à dent, savon, serviette, etc…C’est aussi une forme d’éducation pour une vie meilleure.

Jeudi 8 décembre : Jakarta et départ vers la France

Le lendemain matin, départ de Banda Aceh, pour Jakarta, où nous rencontrons pendant une heure M. Gianfranco Rotigliano, le représentant de l’UNICEF en Indonésie, de retour après avoir passé une semaine en Europe où il est allé remercier les donateurs, pour un débriefing final.

Nous discutons ensemble de cette innovation des écoles intermédiaires qui améliorent sensiblement la qualité de la vie scolaire par rapport aux tentes-écoles. Il est très engagé sur l’équité nécessaire dans l’intervention de l’UNICEF dans la zone de conflits, fermée pendant près de 30 ans, à égalité avec la réparation des ravages du tsunami. Créer des disparités nuirait au cercle vertueux de la paix qui vient à peine de s’installer. Nous allons rejoindre Paris, refaisant ce chemin un an après, toujours aussi sensibles au drame du 26 décembre 2004 mais confiants dans le travail en cours et heureux de pouvoir témoigner à ces milliers de Français, écoliers, maires et entreprises que leur aide a contribué à la construction d’un avenir meilleur pour les enfants d’Indonésie.

 

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