"On ne se sent vraiment humaine qu'avec ses proches"

Publié le 13 septembre 2005 | Modifié le 31 mars 2016

Adama Tarawally, réfugiée sierra-léonaise en Guinée, témoigne de son retour au pays.

Je suis née à Kamakwie, une ville à une centaine de kilomètres de Makeni, dans le nord de la Sierra Leone. Je ne me souviens pas précisément quand les rebelles ont attaqué ma maison. Ce dont je me souviens, c’est que mes parents et nous trois (ndlr : mon frère et ma sœur aînés et moi) avons fui en Guinée pour nous protéger des rebelles. Je devais avoir 6 ou 7 ans, parce que je me souviens que j’allais à l’école primaire de Kamakwie à l’époque. Durant la fuite, nous avons dû marcher pendant des heures, traverser des rivières, arpenter le bush et ses petits chemins difficiles pour éviter les rebelles. Je me souviens que mes parents craignaient que les rebelles ne nous prennent comme ils avaient déjà enlevé de nombreux enfants. En Guinée, je suis restée avec mes parents dans un camp de réfugiés durant une courte période car ils sont vite retournés à Kamakwie pour protéger ce qu’il restait de nos terres et de nos biens. Ils me laissèrent donc à une femme qu’ils connaissaient. Depuis ce jour, je n’ai eu aucune nouvelle d’eux et je ne les ai jamais revus. Je ne crois pas que je pourrais les reconnaître aujourd’hui, ou même me souvenir de leurs noms. Je ne sais même plus si le nom que je porte est bien celui de mon père. Plus tard, j’ai gagné la ville de Kindia, dans l’ouest de la Guinée. Je crois que je devais avoir 8 ans quand ma mère d’adoption m’a demandée d’aller vendre des bananes et des légumes pour elle sur le marché de la ville. Je passais toute la journée à vendre des légumes et des bananes. Le soir, je devais aussi vendre des produits au coin de la rue, près de l’endroit où nous vivions. Parfois, elle me forçait à rester jusqu'à minuit dehors. Je ne dormais jamais assez, et les jours se suivaient ainsi selon la même routine. Pour survivre, je devais obéir, et travailler toute la journée. En Guinée, je n’ai jamais été inscrite dans une école alors que j’aurais vraiment aimé continuer ma scolarité. Je voyais ces autres enfants aller à l’école en uniforme et ça me rappelait mon école de Kamakwie et ces journées où je m’amusais avec mes amis dans la cour de l’école. Alors que je grandissais, les relations avec ma mère d’adoption devenaient insupportables. Après cinq années avec elle, j’ai décidé de partir. Mon frère et ma sœur avaient quitté cette femme depuis longtemps. Mais moi, j’étais trop petite. Alors quand j’ai quitté cette femme, je suis restée avec des amies qui travaillaient dans la coiffure. Mais certaines d’entre elles travaillaient aussi la nuit… à la recherche d’hommes. Moi, je continuais à vendre mes produits alimentaires mais je ne me prostituais pas. Pourtant j’ai rencontré un homme à l’époque. Il était plus vieux que moi. Il m’a aidée à survivre à Kindia et il subvenait à la plupart de mes besoins. C’est lui le père de ma fille. Elle a six mois. Un jour, j’ai entendu qu’une ONG recherchait les enfants de Sierra Leone et proposait de les rapatrier. J’ai couru pour donner mon nom et les informations qu’ils demandaient. J’ai été enregistrée au sein du programme en 2004. Depuis, j’ai attendu de remettre les pieds sur le sol qui m’a vu naître. J’ai entendu tellement de choses à propos de mon pays…des bonnes et des mauvaises… Mais vous savez pour moi…, après ce que j’ai vécu, j’ai appris qu’on ne se sentait vraiment humaine que lorsqu’on est avec ses parents, à la maison.

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