République de Moldavie: surmonter le traumatisme de la traite d'êtres humains

Publié le 07 décembre 2004 | Modifié le 29 décembre 2015

Portait de Dorina, née dans un petit village de la République de Moldavie et abandonnée par ses parents dès le plus jeune âge

Dorina est née dans un petit village de la République de Moldavie. Abandonnée par ses parents dès le plus jeune âge, elle a grandi dans la pauvreté chez ses grands-parents. Dès qu'elle a fini ses études secondaires, elle est partie chercher du travail dans la capitale, Chisinau. C'est là qu'elle a rencontré Valera, qu'elle connaissait dans son village et qui lui a promis un meilleur emploi de serveuse à Moscou. « Le salaire et les pourboires seront excellents, a-t-il promis. Et si ça ne te plaît pas, tu pourras rentrer chez toi n'importe quand. »

Le lendemain, la jeune fille de 16 ans prenait un train pour Moscou. Mais ses espoirs d'un meilleur avenir ont vite été réduits à néant, face à la dure réalité qui l'attendait. Ion, un Moldave de 55 ans, est venu la chercher à la gare, l'a conduite à un appartement remplie de filles de son âge et lui a confisqué son passeport. C'est à ce moment que Dorina a compris qu'elle était tombée entre les mains de trafiquants.

Aujourd'hui, Dorina est rentrée en République de Moldavie et vit dans le Centre de réinsertion des victimes de la traite, ouvert depuis trois ans pour accueillir le nombre croissant de femmes et d'enfants touchés par ce fléau. Une aile spéciale réservée aux mères et aux enfants a été inaugurée il y a un an, avec le soutien de l'UNICEF, pour fournir des services spécialisés aux victimes de la traite : services de réadaptation et de réinsertion, notamment logement, examens gynécologiques, tests de dépistage du VIH/SIDA, conseils et soutien psychologiques et sociaux, assistance juridique et orientation professionnelle.

Le taux élevé de chômage, la pauvreté extrême et la violence croissante à l'égard des femmes ont fait de la République de Moldavie l'un des principaux lieux d'approvisionnement et de transit de la traite des femmes et des enfants aux fins de l'exploitation sexuelle - en direction des Balkans, d'autres pays européens et du Moyen-Orient. De janvier 2000 à juin 2004, 1 302 victimes de la traite originaires de la République de Moldavie ont été officiellement identifiées et aidées par différentes organisations; 30 % d'entre elles avaient moins de 18 ans à l'époque des faits.
 
 D'après Kirsten Di Martino, responsable de la protection de l'enfance à l'UNICEF, ce sont surtout des adolescentes, exploitées à des fins sexuelles, qui sont les victimes du trafic de mineurs, mais des données de plus en plus nombreuses indiquent que les trafiquants s'en prennent également à des enfants plus jeunes réduits au travail forcé et à la mendicité. Certaines catégories d'enfants sont tout particulièrement vulnérables, notamment les orphelins et les enfants de familles pauvres, défavorisées et en difficulté. Les enfants élevés en institutions sont dix fois plus vulnérables que les autres.

Après avoir été bernée par les trafiquants, Dorina s'est retrouvée à Moscou dans un appartement de deux pièces, où vivaient 15 autres filles, des Moldaves de 13 à 17 ans pour la plupart, surveillées en permanence par deux gardes du corps. Le lendemain de son arrivée, Dorina a reçu l'ordre de s'habiller et d'aller « travailler » avec les autres filles. « C'était un véritable marché aux esclaves, raconte-t-elle. Les clients pouvaient choisir les filles qu'ils voulaient et le proxénète (Ion) nous disait que si nous criions ou résistions, il nous battrait à mort. »

Dorina a été agressée sexuellement par un homme qui l'a « achetée » pour une nuit. Pendant les quatre mois qui ont suivi, nuit après nuit, les autres filles et elle ont dû descendre dans la rue, quel que soit leur état physique, et ont été contraintes de se prostituer. « Quelquefois nous ne dormions pas pendant quatre jours, d'autres fois ils ne nous donnaient rien à manger, se souvient-elle. Pendant l'hiver, ils m'ont forcée à boire de l'alcool pour que je ne gèle pas. »

Dorina rêvait de s'échapper, mais n'avait aucun papier, pas d'argent et ne parlait pas russe. « Je ne savais pas où m'adresser pour demander de l'aide, dit-elle, et j'avais peur des menaces du proxénète et des gardes du corps qui ne nous perdaient pas de vue un seul instant. »

Quelques mois plus tard, Dorina et une autre fille ont entrevu une possibilité de s'échapper et n'ont pas hésité. « Nous avons profité du fait que les gardes dormaient quand nous sommes rentrées de nos clients le matin, raconte-t-elle. Nous avons pris l'argent que nous avions reçu des pourboires des clients et nous avons pris la fuite. » Elles savaient que les proxénètes pourraient les attendre en embuscade à la gare ; elles ont donc pris le train jusqu'à Odessa, et ensuite jusqu'à Chisinau. 
 

Bien que le Gouvernement moldave ait déclaré en 2001 que la traite des êtres humains était un problème prioritaire, il n'existe toujours pas de politique gouvernementale clairement définie en la matière, du fait de l'insuffisance des ressources et de la corruption généralisée. De plus, les victimes de la traite suscitent peu de sympathie et parmi celles qui réussissent à rentrer chez elles comme Dorina, beaucoup sont considérées comme des prostituées.

Par conséquent, dès son retour, Dorina a fait couper ses longs cheveux blonds et les a teints en noir pour ne pas être reconnue. Pour des raisons de sécurité, le Centre de réinsertion des victimes de la traite n'a fait connaître ni son existence ni son adresse : une fois de retour chez elles, beaucoup de filles ont reçu par téléphone des menaces de leurs anciens proxénètes. « Au début de leur réadaptation, elles ont besoin d'un endroit calme, explique la psychologue Ana Chirsanov, qui aide les filles à passer cette période difficile. Elles dépendent d'un petit nombre de personnes dignes de confiance et ouvertes, pour commencer à pouvoir de nouveau faire confiance aux autres. »

Ces jours-ci, Dorina est en train de surmonter le calvaire qu'elle a vécu pendant sept mois et espère suivre une formation professionnelle pour devenir coiffeuse et prendre un nouveau départ dans la vie. Pendant ce temps, beaucoup d'autres filles moldaves connaissent le même cauchemar. Elles tombent entre les mains de trafiquants et sont réduites à une vie de prostitution et de maltraitance dont beaucoup ne reviendront jamais.

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