Roberto Benes : "l'UNICEF peut étendre sa zone d'intervention"

Publié le 24 janvier 2006 | Modifié le 31 août 2015

Suite aux récents accords de paix, l'UNICEF est maintenant en mesure d'étendre sa zone géographique d'intervention. Interview de Roberto Benes, chef de la section protection de l'enfance à Banda Aceh.

Combien d’enfants ont pu retrouver leur famille? Que faites-vous pour ceux qui n’ont pas eu la chance de retrouver leurs parents ?
Plus de 400 réunifications ont été réussies à ce jour avec l’aide de nos partenaires. Les enfants pour qui ces réunifications ont échoué, ont été placés dans leur famille « élargie » (famille éloignée, membres de leur communauté d’origine…). L’enfant peut ainsi garder un lien avec son environnement communautaire, ce qui est essentiel pour son développement et pour lui permettre de retrouver ses repères dans un environnement connu et rassurant.
Seulement 12 enfants, qui n’ont pu être placés dans leur famille « élargie » ou environnement communautaire, vivent actuellement avec des familles d’accueil.

A - t - on constaté une recrudescence du trafic d’enfants suite au tsunami ?
Aucun cas n’a été officiellement reporté. Cela ne veut pas dire que le risque n’est pas présent.
La région de Medan par exemple, dans l’ouest de la province d’Aceh, est un carrefour connu des réseaux de trafic d’enfants et d’êtres humains vers la Malaisie.
Par ailleurs, la situation d’Aceh, avec une très faible utilisation du système d’enregistrement des naissances, ne nous permet pas d’avoir toutes les données suffisantes pour dresser un panorama exhaustif de la situation. Les résultats de l’étude que nous menons actuellement sur le trafic d’enfants dans la province, et dont les résultats seront disponible fin janvier prochain, nous permettra d’en savoir beaucoup plus.
Le besoin économique des familles, dont les revenus ont fortement diminué avec le tsunami, favorise le trafic d’enfants, comme nous avons déjà pu l’observer dans d’autres pays. C’est pourquoi après le tsunami, nous avons lancé une campagne massive d’information pour alerter la population sur ces risques. Dans ce domaine, « on ne fait jamais trop de bruit ».
Les femmes policières, que nous avons formées en collaboration avec la police nationale, ont été déployées dans les communautés et les centres pour enfants pour lutter contre les trafics d’enfants. Au nombre de 80 au mois de juin 2005, elles sont 140 aujourd’hui.

Dans quelles mesures la signature des accords de paix en août dernier entre le mouvement indépendantiste (GAN) et le gouvernement a-t-il influencé votre travail au niveau de la protection de l’enfance ?
Depuis l’accord de paix, nous sommes maintenant en mesure d’étendre notre zone d’intervention. Le ministère de la justice a par ailleurs demandé à  l’UNICEF de prendre en charge les mineurs détenus dans le contexte du conflit et qui viennent d’être libérés. C’est la première fois que l’on assiste à de telles libérations dans le pays.
En outre, afin de palier le manque de données qualitatives et quantitatives sur la situation des enfants emprisonnés (à partir de 15 ans, les enfants peuvent être condamnés à des peines de prison fermes en Indonésie), nous lançons une vaste campagne destinée à identifier précisément les conditions de vie de ces enfants qui sont derrière les barreaux.
Pour ces enfants qui ont été ou vont être libérés, il faut absolument que des programmes de réhabilitation et un système d’appui soient mis en place pour les aider à se réintégrer et à trouver leur place dans la société indonésienne.
Nous devons aussi nous assurer que les choix de vie de ces adolescents sont pris en compte : un adolescent de 17 ans qui vient d’être libéré ne veut pas forcément revenir dans sa famille, quand d’autres préfèrent retourner dans leur communauté d’origine. C’est un travail au cas par cas.

Peut-on qualifier ces enfants d’« enfants soldats » ?
Ce sont plutôt rarement des enfants avec des armes à la main*. Ils sont le plus souvent impliqués dans des trafics opérationnels d’appui, comme le transport des provisions, la transmission des messages, ou encore des missions d’espionnage, principalement à l’intérieur des terres ou des montagnes où sont regroupés la majorité des rebelles.

L’UNICEF va donc étendre ses programmes dans les anciennes zones de conflit ?
Oui, et c’est là une opportunité d’accéder à des zones qui ne bénéficient actuellement d’aucun service d’appui psychosocial et légal. Nous mettons en place des groupes de recherches représentant la diversité de la société civile indonésienne et constitués aussi bien d’ONG, de travailleurs du gouvernement que des membres du GAM, qui doivent y être impliqués également. Le but est de répondre à l’identification des besoins et des programmes à la demande du gouvernement à mettre en œuvre dans les 5 districts concernés et de consolider également le processus de négociation et de discussion engagé depuis quelques mois.
Quant aux enfants qui ont témoigné de cas de tortures, de viols, ou de déplacements de populations et qui subissent encore des menaces, nous devons veiller à leur protection. L’ouverture de centres pour enfants dans les anciennes zones de conflits est donc essentielle pour mener à bien nos programmes dans ces zones.

Quels sont les principaux défis de l’UNICEF aujourd’hui ?
Tout d’abord, nous devons créer un système de référence à différents niveaux administratifs pour renforcer  les canaux de transmission de l’information.
Le problème des « compétences locales » a été un enjeu majeur. Il n’existait pas en effet avant le tsunami de capacités locales suffisantes dans ce secteur par rapport aux besoins dans le domaine de la protection de l’enfance suite à la catastrophe. Nous avons donc « importé » ces compétences du reste du pays. Notre partenaire Pusaka est par exemple basé à Medan, l’association Muhammadiyah à Jakarta. Seulement 20% du personnel venait d’Aceh en avril 2005. Ne résidant pas dans la province, les équipes ne restaient que quelques semaines avant de repartir et les rotations étaient bien trop importantes.
Grâce à nos actions de formation du personnel local, nous avons réussi à inverser ce chiffre en cette fin d’année 2005 : 80% du personnel qui travaille actuellement dans les centres pour enfants est originaire de la province d’Aceh.
Maintenant que nous avons suffisamment de personnel local formé à la protection de l’enfance, nous devons nous concentrer sur la qualité du service.

* Selon le rapport UNICEF France 2004 situation enfants soldats : « un enfant soldat est une personne, garçon ou fille, âgé de moins de 18 ans qui est membre, de manière volontaire ou forcée, d’une force armée (armée gouvernementale, forces armées nationales) ou d’un groupe armée (junte, armée de libération, faction armée d’un parti politique, milice). Ce, quelque soit la mission qu’elle y exerce. »

Soutenir nos actions