"Si la victime était là, j'aurais honte et je m'excuserais"

Publié le 19 mars 2012 | Modifié le 22 avril 2016

L’une des missions du juge des enfants, c’est de prendre en charge les mineurs auteurs d’infraction. Dans l'Engagement 6 de son Manifeste pour l’enfance, l’UNICEF rappelle que la justice des mineurs doit être spécifique, adaptée au statut des enfants et respectueuse de leurs droits garantis par la Convention internationale des droits de l’enfant… Reportage dans le cabinet d’un juge des enfants.

 

 

Katia*, 18 ans aujourd’hui mais mineure au moment des faits qui lui sont reprochés, est assise entre son père et son avocate, dans le bureau d’Emmanuelle Teyssandier, juge des enfants au Tribunal de Bobigny (93). Elle écoute silencieusement la déposition de la victime, lue par la juge : « Je rentrais dans mon immeuble quand j’ai senti qu’on essayait de m’arracher mon téléphone portable. Je l’ai serré très fort, les filles m’ont poussée à terre et frappée pendant environ deux minutes, à coups de poing et de pied sur le corps et au visage… J’ai fini par lâcher le téléphone et elles sont parties. » Katia, qui a déjà reconnu les faits, confirme cette déposition.  « Je ne comprends pas comment tu as pu participer à une action aussi violente et ignoble. Tu n’as vu que l’i-Phone, mais derrière il y a une personne, que vous avez agressée physiquement », l’interpelle la juge. Et la jeune fille d’expliquer qu’elle avait suivi des copines qui avaient décidé de voler ces téléphones afin de les revendre pour se faire de l’argent…« Je me suis laissé influencer, et tout s’est passé très vite », ajoute-t-elle.

 

« J’ai compris que ça ne mène à rien de faire des choses comme ça. »

 

Depuis, Katia a été suivie par un éducateur, et a effectué une mesure de réparation pénale. « Je l’ai faite avec l’Association des Paralysés de France, j’ai accompagné des personnes handicapées à une sortie, ça m’a permis de voir où ça pouvait emmener d’agresser physiquement quelqu’un. J’ai compris que ça ne mène à rien de faire des choses comme ça, et que j’ai fait du mal à une personne qui ne m’avait rien fait. Du coup, j’ai même passé mon brevet de secourisme. Si la victime était là aujourd’hui, j’aurais honte, et je m’excuserais. »
Le père et l’avocate de la jeune fille confirment que la mesure a porté ses fruits, Katia a changé ses fréquentations et est plus impliquée à la maison. La juge décide de condamner Katia à une admonestation, c'est à dire un avertissement du juge des enfants : « Tu as réfléchi, tu as réparé, je ne t’ai jamais vue ni avant ni après pour d’autres infractions, tu n’as donc qu’un avertissement, mais saches que si tu commettais les mêmes actes aujourd’hui alors que tu es majeure, tu encourrais 2 ou 3 mois de prison ferme, voire plus… »

 

Un enfant ne doit pas être jugé comme un adulte

 

Malheureusement, tous les adolescents ne réagissent pas aussi bien que Katia. « Je vois certains mineurs tous les 15 jours : ils commettent infraction sur infraction. Mais ils restent des enfants – des enfants en grande souffrance, avec des parents souvent en situation de précarité, quand il n’y a pas qu’une mère ou un père seul, dépassé par les événements… Ils ne doivent pas être jugés comme des adultes, mais comme des adolescents, des personnes "en devenir". »

Pourtant, pour l’Unicef France, les orientations des dernières lois et réformes  vont vers un glissement de la justice des mineurs vers celle des adultes : la mise en place d’un « tribunal correctionnel pour mineurs » où les deux magistrats qui accompagnent le juge pour enfant ne sont pas forcément spécialisés dans l’enfance ; la tendance à vouloir accélérer les procédures pour arriver plus vite à la phase de jugement, alors que pour un mineur le processus même est essentiel pour lui donner le temps de prendre conscience de son erreur et de la réparer dans le cadre de mesures éducatives ; le désengagement de l’Etat de l’éducatif, et le recentrage sur le pénal et la « délinquance »… Emmanuelle Teyssandier acquiesce, mais nuance : « Oui, tout cela m’inquiète, je ne l’ai pas appelé de mes vœux, mais même si elles compliquent notre travail, ces réformes touchent beaucoup la forme, et nous permettent encore à ce stade de respecter le fond et l’esprit de la justice des mineurs. Une spécificité que je m’attache à continuer de préserver en espérant que les réformes n’aillent pas plus loin… »

 

*Les prénoms des mineurs ont été changés pour protéger leur identité.
 

En savoir plus

L'engagement 06 du Manifeste pour l'enfance de l'Unicef : Pour une justice des mineurs respectueuse des droits de l'enfant !

Tout sur le Manifeste pour l’enfance de l’Unicef : les 10 propositions, le formulaire de signature, des articles d’illustration et d’analyse (interviews, reportages…)

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