Urgence Ebola : questions-réponses avec des spécialistes de l'UNICEF

Publié le 07 novembre 2014 | Modifié le 19 septembre 2017

L'intégralité des réponses aux questions posées par les internautes à Laurent Duvillier, Porte-parole de l'UNICEF pour l'Afrique de l'ouest et du centre, Mariam Touré, Communication pour le développement et Guirlene Frederic, Protection de l'enfance.

Laurent Duvillier, Porte-parole de l'UNICEF pour l'Afrique de l'ouest et du centre

1/ Quelles ont étés les motivations pour partir s'occuper de personne infectée sachant que l'on risque à tout moment d'être infecté aussi ?

Au Liberia, je ne m’occupe pas directement des personnes infectées par le virus.
Mais mon rôle est de raconter l’histoire de ceux et celles qui sont affectées par Ebola, les enfants et les mamans, et ceux et celles qui tentent de combattre le virus, comme les vaccinatrices par exemple.
 
Je me souviens d’une vaccinatrice dans un des centres de sante que j’ai visite à Monrovia, la capitale du Liberia qui s’appelle Cheche. C’est une héroïne.  Malgré les difficultés, Cheche continue de faire son travail. Elle y croit. Si elle ne recevait pas de vaccins, de gants, des équipements de protection individuels et d'autres fournitures envoyés par l’UNICEF, les vaccinateurs/trices comme Cheche ne serait pas en mesure de faire leur travail et sauver la vie des bébés de maladies infantiles évitables via un vaccin. Sans le travail de Cheche, on peut craindre une épidémie de rougeole ou la polio qui pourraient tuer plus de bébés que le virus Ebola lui-même.
 
Si les vaccinatrices ne portent pas de gants et ne changent pas de gants après chaque enfant vaccine, les mères elles-mêmes refusent d’amener leurs bébés aux centres de santé pour la vaccination. Sans les mesures de protection, les vaccinateurs qui sont en contact physique direct avec les bébés et les mères au niveau de la communauté tous les jours seraient à risque de contracter l'infection par le virus et infecter d'autres personnes.
 
Leurs témoignages sont importants parce qu’ils mettent en avant que leur travail ne pourraient pas être possible sans le soutien de l’UNICEF et d’autres organisations humanitaires. C’est mon rôle de leur servir de porte-voix. Si je n’étais pas parti, personne ne connaitrait leurs histoires, la valeur de leur travail et donc personne ne pourrait avoir envie de les soutenir. 
 
L’UNICEF ne traite pas les patients d'Ebola. Nous ne sauvons des vies. Mais nous donnons les moyens à Cheche de les sauver. Derrière chaque caisse, derrière chaque avion, il y a des milliers de Cheche et héros locaux en première ligne pour arrêter le virus Ebola au niveau local. C’est pour des gens comme elle que je suis au Liberia. Pour qu’ils ne soient pas oublies. Pour qu’on se rappelle toujours que la véritable bataille contre Ebola ne se livre pas a Paris, a Madrid ou a New York, mais dans le centre de sante de Clara Town au Liberia. Et Cheche est en première ligne. C’est elle ma motivation.
 
Mon rôle c’est aussi de faire comprendre que l’épidémie d’Ebola va bien au delà d’un problème médical. Nous avons vu la première vague d’impact avec le nombre de cas d’infection dont les enfants représentent environ plus d'un cinquième. Mais aujourd’hui nous voyons la seconde vague d’impact qui frappe de plein fouet les femmes et les enfants, les exposant au risque de perdre des êtres chers , de manquer l'école qui est fermée, ou de ne pas recevoir de traitement pour d'autres maladies mortelles comme la rougeole , le paludisme ou le VIH . En plus, les enfants dont les parents ou les proches ont été infectés et meurent sont rejetés par leurs communautés et à vivre avec le double traumatisme de la mort et de rejet –ces enfants orphelins sont doublement victimes de l’Ebola.
 
2/ Quels ont étés les réactions des proches et combien de temps dur une mission?
 
Mon épouse est au courant. Je l’ai consultée avec de prendre ma décision de partir. On en a parle. Elle comprend mon engagement et le respecte. Elle sait que je fais tout pour prendre les précautions qui s’imposent pour réduire les risques auxquels je pourrais être exposé. J’ai deux enfants de quatre et deux ans. Ils sont trop jeunes pour comprendre mais je ne veux pas les mettre en danger.
 
En dehors de ma famille, je n’en ai pas parlé a beaucoup de monde. Vu la peur qui entoure la maladie et les réactions parfois irrationnelles, j’ai préfère être discret. Je ne voudrais surtout pas qu’on discrimine mon épouse ou mes enfants à cause de ma mission dans des pays affectés par Ebola. Je me demande comment les gens, les amis vont réagir quand je vais revenir : qui va hésiter à me serrer la main ? Qui va éviter de m’inviter à diner par crainte de l’infection ? Moi-même n’aurai-je pas un moment d’hésitation au moment d’embrasser mes enfants à mon retour?
 
Sur le terrain, il faut toujours prendre garde à suivre les précautions de base. Prendre sa température régulièrement pour repérer tout état fiévreux anormal. Se laver les mains encore et encore. Toujours se promener avec une petite bouteille de gel désinfectant pour les mains. Mais surtout, éviter tout contact physique –avec tout le monde, même les collègues. Finies les accolades, finies les poignées de mains, finies les embrassades. On se salue dorénavant d’un signe de la main. Vivre constamment dans une société où il est interdit de se toucher est lourd, pesant. C’est une vigilance de chaque instant.
 
C’est aussi très frustrant. Cela fait sept ans que je vis en Afrique. J’ai l’habitude de jouer avec les enfants, de taper dans leurs mains, de leur passer la main dans les cheveux. Tout cela, ici au Liberia, j’ai fait une croix dessus. Interdit.
 
Dans un centre d’accueil temporaire pour les enfants orphelins d’Ebola, je me souviens ne pouvoir m’approcher d’aucun de ces enfants. Ceux et celles qui sont placés ici ont été en contact avec des personnes infectées, leurs parents, avant le décès mais n’ont pas été confirmées positives après le test. Pourtant, même après un test négatif, la prudence reste donc de mise pendant toute la période d’incubation. Ils ne montrent pas de symptômes mais pourraient les développer à tout moment pendant les 21 jours d’incubation.
 
Le geste le plus naturel serait de les prendre dans les bras pour les réconforter –un geste 100% gratuit, si efficace mais tellement interdit en temps d’Ebola. C’est dur de censurer ses émotions, surtout face au désarroi de ces enfants en détresse. On se sent coupable et très impuissant. On essaye de compenser par un sourire. Mais il suffit qu’un de ses enfants se rapproche trop prés de moi pour que je recule par crainte qu’il ne me touche. C’est dingue d’en arriver à avoir peur des enfants orphelins qu’on veuille aider.
 
5/ Comment le pays s'organise t-il là-bas, le personnel médical ainsi que la circulation d'information ou l'état d'esprit de la population, les dispositifs mis en place  pour lutter contre Ebola?
 
Il y a plusieurs semaines, j’étais dans une voiture quand nous avons été pris dans un embouteillage. Cela semblait être un accident. Mais quand on s’est rapproche, on s’est rendu compte que les gens avaient placé un cadavre dans une brouette en plein milieu de la route, manifestement avec l’intention de bloquer le trafic. C’est devenu une technique populaire pour être certain qu’une ambulance vienne rapidement chercher le corps. Je vois l’ambulance qui arrive avec ces travailleurs de sante habillés dans leur combinaison. C’est bien un cas d’Ebola. Les gens doivent vraiment être désespérés pour en arriver à exposer les cadavres sur la voie publique.
 
Au début de l’épidémie il y a quelques mois, beaucoup de gens au Liberia remettaient en cause jusqu’à l’existence du virus. Toutes sortes de rumeurs les plus farfelues les unes que les autres circulaient. Les gens disent souvent qu’ils ont commencé à y croire quand des familles entières ont été décimées, quatre ou cinq personnes décédaient au sein du même foyer. Les travailleurs de santé sont morts en grand nombre parce qu’ils manipulaient les patients sans protection. Alors, la peur s’est installée. Les femmes ont déserté les centres de santé ; préférant accoucher à la maison au risque de mettre leur vie et celle du bébé en danger. Les mamans ont refusé d’amener leurs enfants se faire vacciner.
 
Mais il y a des signes positifs récemment. Ces dernières semaines, j’ai vu revenir les mamans et les travailleurs de santé dans les centres de santé. Ils reprennent confiance dans les centres de sante. Les travailleurs de santé qui ont commencé à recevoir du matériel se sentent mieux protégés contre le virus. Les patients leur font plus confiance parce que les travailleurs de santé prennent la sécurité et protection au sérieux. Mais il va falloir encore plus de gants, de bonnets, de tenues de protection. Selon le nouveau protocole de l’Organisation mondiale de la sante, un vaccinateur dans une zone affectée par Ebola doit changer de gants âpres chaque enfant vacciné, pour ne mettre en danger ni l’enfant ni lui-même. Imaginez la quantité de gants! L’UNICEF en a commandé pour tous les vaccinateurs du pays, 600 au total.
 
Il y a une autre chose qui me frappe beaucoup ici au Liberia. Peut-être un des seuls aspects positifs de cette tragédie qu’est l’épidémie d’Ebola, c’est qu’aujourd’hui le lavage des mains est passé dans les mœurs. Il y a des seaux avec des robinets et de l’eau chlorée partout, même dans les bidonvilles. Cela fait des années que l’UNICEF essaie d’encourager cette pratique qui réduit énormément les risques liés à des maladies qui tuent les enfants, surtout ceux de moins de 5 ans. C’est un progrès énorme, qui, espérons le, continuera à porter ses fruits et permettra de sauver des vies humaines bien au delà de l’épidémie d’Ebola.
 
L’UNICEF a contribué à ce changement via des campagnes d’information de masse, en utilisant des techniques novatrices et des moyens inédits. Par exemple, nous avons travaillé avec des artistes libériens pour leur demander de produire une chanson sur le virus Ebola, mais pas une chanson qui suscite la peur. Plutôt une chanson qui incite les gens à prendre des mesures concrètes pour réduire les risques d’infection comme se laver les mains, un rythme qui colle à l’oreille mais un message positif. Le résultat est une chanson « Ebola is Real » (Ebola est Réel) qui est devenue un succès, classée numéro un dans les hits parade. Tout le monde au Liberia écoute cette chanson. Toutes les radios la diffusent. Les gens la connaissent par cœur. Cela fait plaisir. Ce sont des petites victoires, mais il faut s’accrocher à cela pour avancer.
 
Mais il y a beaucoup de défis. Des années de guerres civiles au Liberia ont fragilise le système de santé: les établissements de santé sont peu nombreux, manquent de personnel, sous- équipés, et certainement pas prêt à répondre à une épidémie de cette nature et de l'ampleur.
 
Une des difficultés rencontrées par les humanitaires vient du fait que certaines parties de la réponse sont étroitement liés : à partir de l'identification des cas, l'hospitalisation et les tests de laboratoire, au tracé de contrat, l'isolement, les enterrements et la décontamination de sécurité. Si un élément de cette chaîne ne fonctionne pas correctement, il a un impact négatif sur les autres. C’est aussi la première fois que le virus Ebola se propage rapidement dans les zones urbaines et densément peuplées où il est beaucoup plus difficile de déterminer qui est qui, et où il est difficile d'empêcher les gens de se déplacer .
 
Les chiffres semblent se stabiliser au Libéria, mais cela doit être pris avec une certaine prudence. Nous avons vu à plusieurs reprises tout au long de cette épidémie que le taux d’infection évolue par vagues. La maladie donne l’impression de ralentir avant de surgir à nouveau plus tard. Par exemple, l'épidémie du Libéria semblait avoir pris fin plus tôt dans l'année avant de resurgir à nouveau lors d’une deuxième vague avec des pics en août et septembre. Des vagues similaires ont été observées en Guinée et en Sierra Leone.
 
Tant que de nouveaux cas d'Ebola continuent d'être signalés, nous devons tous poursuivre leurs efforts pour interrompre la transmission. Notre travail se poursuivra jusqu'à ce que le dernier cas ait été effacé. Et même si le nombre semble se stabiliser dans un pays, il est important de se rappeler que les trois pays constituent un seul bloc épidémiologique et Ebola continue d'être une menace majeure dans la région et au-delà. Tant qu’il y aura des cas, nous ne pouvons pas lever le pied de l'accélérateur.
 
Dès le départ, l'UNICEF a été en première ligne d'abord en Guinée où l'épidémie a été déclarée en Mars, puis au Libéria et en Sierra Leone, en travaillant pour fournir le matériel, l'information et la connaissance que nous savons peut sauver la vie des familles. Avec nos partenaires, nous avons travaillé avec les communautés pour les aider à mieux comprendre la maladie : comment elle se propage, pourquoi il est essentiel d'isoler les cas suspects, et comment prendre soin des parents malades.
 
Nous avons également envoyé des fournitures essentielles. Depuis le début Août , nous avons réalisé environ 80 ponts aériens vers la Guinée , le Libéria et la Sierra Leone , avec plus de 3000 tonnes de fournitures, y compris l'équipement de protection , des gants de latex , le chlore , des kits d'hygiène , des bâches en plastique , des antibiotiques et d'autres médicaments essentiels .
 
L'UNICEF aide également les centres de soins communautaires mis en place, qui sont de petites structures avec une capacité de jusqu'à 15 lits qui peuvent être rapidement créés pour recevoir les personnes présentant des symptômes d'Ebola et ainsi réduire le risque de transmission dans le foyer et la communauté. Chaque centre sera équipé de matériel de santé et d'hygiène de base, y compris les équipements de protection pour le personnel de santé et de soutien. Lorsque cela est possible, ils seront mis en place à proximité et supervisées par les établissements de santé.
 

Mariam Touré, Communication pour le développement

 
1/ Quelles ont étés les motivations pour partir s'occuper de personne infectée sachant que l'on risque à tout moment d'être infecté aussi ?
 
Nous ne sommes pas sur le terrain dans le cadre de la prise en charge sanitaire pour le moment mais nos partenaires et collègues qui y sont nous témoignent de leur engagement pour sauver des vies et assister les personnes affectées par la maladie Ebola.
 
2/ Quels ont étés les réactions des proches et combien de temps dur une mission?
 
Nos familles hors de la Guinée nous renouvellent leurs conseils de prudence, ils nous disent de toujours prendre nos précautions. Nous acceptions le principe des conseils mais notre détermination à nous engager dans la riposte contre Ebola s’accroit tous les jours.
Les missions sur le terrain durent en moyenne 3 semaines avec des systèmes de rotation qui sont établis dans les trois bureaux de zone de l’UNICEF.
 
3/ Seul le personnel ayant travaillé en rapport avec les maladies infectieuses peut s'occuper de ce domaine ?
 
Oui, cela a été fortement recommandé pour un premier temps.
 
5/ Comment le pays s'organise-t-il la bas, le personnel médical ainsi que la circulation d'information ou l'état d'esprit de la population, les dispositifs mis en place  pour lutter contre Ebola?
 
Plusieurs mesures urgentes ont été prises par le gouvernement : le pays s’est organisé en déclarant l’état d’urgence sanitaire au niveau national et une coordination nationale de lutte contre la maladie a été mise en place. Il faut noter la mobilisation et l’engagement des partenaires techniques et financiers, en particulier l’UNICEF.
En ce qui concerne la circulation d’information, il faut noter la mise en place de réunions quotidiennes sur l’épidémiologie, la communication, la logistique, … un bulletin de communication récapitulant les activités de communication a été lancé par l’UNICEF pour que tout le monde soit au même niveau d’information.
Pour ce qui est des dispositifs, ils sont très nombreux, pour en citer certains nous avons mis en place des émissions interactives radio et télévisées, des spots, des chansons, des posters, des affiches, des panneaux routiers, des messages placardés sur les bus urbains, des casquettes, T-shirts … Bref, plusieurs types de supports de communication et d’outils de visibilité visant à sensibiliser la population sur la maladie.
En plus de cela des dispositifs de lavage des mains et de prise de température (« thermoflash ») sont réguliers à travers le pays.
L’UNICEF appuie aussi à travers des distributions massives de kits d’hygiène (savons, solutions de chlore, …) et un appui très important en matériel roulant : ambulances pour le transport des malades, véhicules, motos  pour la sensibilisation à l’intérieur du pays, tentes, ainsi que des millions de gants.
 
7/ Pour quelles raisons le virus est contagieux seulement lorsqu'on présente les premiers symptômes ?
 
Le virus est contagieux seulement lorsqu'on présente les premiers symptômes parce qu’à ce stade la charge virale est très élevée.
 
8/ Combien de temps le virus peut vivre à l'air libre dans du sang, de la sueur, de l'urine, du sperme, de la salive, des selles ou de la vomissure ?
 
Le virus survit quelques jours dans les milieux humides et à l’abri de la lumière. Il est détruit par la chaleur.
 
9/ Comment doit-on procéder pour désinfecter une chose potentiellement infectée comme par exemple une poignée de porte, un vêtement, un sol ou des toilettes? Peut-on prendre des gants de ménage ou de chirurgien pour les manipuler ou les déplacer et utiliser de l'eau de javel pour les désinfecter lorsqu'on ne peut pas bruler l'objet infecté?
 
Oui, effectivement. Ces consignes doivent être strictement respectées.
 

Guirlene Frederic, Child Protection

1/ Quelles ont étés les motivations pour partir s'occuper de personne infectée sachant que l'on risque a tout moment d'être infecté aussi ?
 
Je ne suis pas en contact avec les personnes infectées. Toutefois, je travaille ici parce que je suis une personne engagée, je suis une humanitaire dans l’âme. Malgré l’état d’urgence sanitaire déclaré en Guinée, je n’ai jamais imaginé quitter à cause de cela.
 
2/ Quels ont étés les réactions des proches et combien de temps dur une mission?
 
Vivant en Guinée actuellement, ma famille appelle souvent pour exprimer leur inquiétude, ils me posent des questions, certains comme ma tante ont refusé que je leur rende visite lorsque je suis allée en congés il y a quelques semaines. Les réactions sont mitigées, mais certaines sont assez surprenantes, ils ne comprennent pas.
 

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