Xavier Emmanuelli : "Il faut faire passer à un jeune la dimension métaphysique de la sanction"

Publié le 23 octobre 2009 | Modifié le 22 décembre 2015

Le Docteur Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social, a également été médecin à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Il a ainsi côtoyé un grand nombre de parcours d’exclusion. Il s’inquiète de la perte des valeurs symboliques et des archaïsmes sociaux comme source de déviance.

Existe-il des liens entre les parcours d’exclusion et de délinquance juvénile ?

Les ¾ des très grands exclus que nous rencontrons au Samu social ont été placés, durant leur jeunesse, dans des institutions ou des familles d’accueil. Ce qui m’a permis de théoriser en me disant que ces gens n’ont pas acquis la perception complète de leur corps inconscient, de la représentation symbolique et schématique de leur corps. Cette difficulté à percevoir la complétude de son corps psychique et physique remonte à des traumatismes de l’enfance. Il y a des gens qui restent béants, qui n’ont pas pu liquider la souffrance de cette perte ou de cette non-représentation d’eux-mêmes au cours de l’enfance. De nombreux enfants poussent, mais ils sont incomplets car ils n’ont pas de référents symboliques. Ils souffrent de l’absence des petites attentions qu’une mère donne instinctivement. Cela risque de laisser des traumatismes.

A quoi peuvent être dues ces lacunes ?

Il y a eu un changement de comportement sociétal. Nous ne sommes plus des sociétés traditionnelles où les femmes allaient chercher aux puits ou au lavoir l’information et les petits trucs d’éducation. L’accès normal, c’est un accès informel donné par des gens de terrain, qui ont leur expérience d’avoir élevé leurs enfants. Notre changement de société urbaine fait qu’il n’y a plus ces lieux d’échange et d’information. Ce ne sont pas forcément des expériences extraordinaires. Je parle d’informations d’homme à homme, avec un contact physique. Nous évoluons dans un monde d’échanges marchands, dans une société positiviste, qui ne fait plus la part au symbolique. Lorsque je rencontre des gens de la rue, on s’aperçoit que plus personne ne leur  dit Madame, Monsieur, n’utilise le vouvoiement… On estime ne plus en avoir besoin, on préfère le contact direct. La société, le monde culturel international, ne s’embarrasse pas de rituel de politesse. C’est considéré comme superflu dans les échanges. C’est comme cela que les vieux se retrouvent isolés et les jeunes en errance. Ils ne sont plus reliés par la symbolique. Le vrai changement porte sur la représentation de l’Autre. Nous sommes constamment dans une civilisation de l’image. Si dans la rue je donne une raclée à quelqu’un, c’est perçu comme un mauvais moment, comme une sorte de scénario : il va se relever, il va revivre dans un autre film, dans un autre rôle. On a séquencée la réalité en représentations scénarisées. Entre moi et la réalité, il y a une mince pellicule d’image qui m’empêche de comprendre la réalité.

Comment y remédier ?

L’instruction civique, la politesse sont des rituels pour apaiser la rencontre, pour que l’Autre, l’inconnu, ne soit pas perçu comme un danger. Il faut bien comprendre que ça permet de vivre ensemble. Il faut restaurer cette micro éducation que donnent les familles. Ce qui manque c’est la reconnaissance des archaïsmes qui nous permettent de vivre ensemble, qui constituent les fondamentaux de l’être humain. Il y a des rituels de rencontres qui sont essentiels. Autour de moi j’ai des codes de mes ancêtres que je ne connais même pas. Il faut formaliser ces archaïsmes pour éviter l’agression.

Et s’il y a agression ?

La sanction même doit être symbolique. La sanction mesurée doit faire apparaître ce à quoi elle correspond. Le but est de vous la faire comprendre, d’expliquer : voilà ce que ta transgression a donné, ce que ça implique. À Fleury, sur les 5 000 détenus, une majorité s’estimait victime d’erreur judiciaire ; ils n’avaient pas saisi le processus. Il faut faire passer à un jeune la dimension métaphysique de la sanction, sinon on va retomber dans le grand jeu de cache-cache tragique. Il faut rappeler que les enfants poussent dans le jeu. Leurs activités sont ludiques. Ils jouent à cache-cache avec la police, les commerçants, les associations. Ils ne connaissent pas encore le poids du tragique de la vie, ils n’ont pas cette expérience.

Quelles peuvent être les conséquences de l’enfermement pour les mineurs ?

Toutes les sociétés en souffrance brandissent la répression. Quand il y a une souffrance, elles disent : « il faut mettre de l’ordre ». La répression à tout prix n’aboutit jamais. J’ai travaillé comme médecin à la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis et j’y ai découvert la constitution d’un milieu intérieur avec ses propres lois, ses leaders… Vous avez des modes de relation qui se mettent en route, c’est inhérent à l’enfermement. Tout milieu engendre ses propres lois. Mais il faut voir comment chacun va réagir à l’enfermement : en courbant l’échine ou en se révoltant ? Il faut réfléchir le pour et le contre de l’enfermement car il peut y avoir d’importantes perversions collatérales. Par exemple, j’ai vu une perversion chez les mineurs : dans un monde sans repère, la prison apparaît souvent comme un passage initiatique.

Quels sont les points essentiels sur lesquels vous souhaiteriez que s’oriente la réflexion sur la Justice pénale des mineurs ?
 
Je vois trois volets : la prévention, la punition, l’accompagnement. Premièrement, la prévention, c’est d’abord l’éducation, l’acquisition des clés et des codes ; il y a un travail pour déterminer les lieux de transmission de ces informations. Deuxièmement, la sanction. Elle est nécessaire, mais doit être appliquée en conscience des effets collatéraux d’une sanction qui ne serait pas comprise. Troisièmement, le suivi et l’accompagnement. L’accompagnement, c’est de remettre les gens debout, en considérant qu’il faut aider les personnes fragiles à restaurer leur rapport à l’Autre

Soutenir nos actions