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Réfugiés syriens au Liban : "La plus grande crise humanitaire d'aujourd'hui"

Il y aurait au Liban, pays de 4 millions d'habitants, près de 700 000 réfugiés, dispersés dans ce territoire à peine plus grand que la Corse. Contrairement à la Jordanie ou la Turquie, il n'a ni fermé ses frontières, ni installé de camps "légaux" rendant plus difficile le travail des ONG auprès des populations. Aujourd'hui, le Liban est au bord de l'asphyxie.

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Réfugiés syriens au Liban : "La plus grande crise humanitaire d'aujourd'hui"
Le regard des enfants, l'un des symptômes les plus visibles des chocs post-traumatiques.
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Certains n'ont pas encore 10 ans, mais déjà leur visage poupon porte des stigmates que nombre d'adultes n'auront jamais. Le front est plissé par une angoisse devenue familière. Les joues et les lèvres sont encroûtées : c'est la leishmaniose. Le visage, les mains et les pieds, dénudés, sont noircis par une absence totale d'hygiène de vie depuis plusieurs mois. Dans leurs yeux noirs vifs, on devine l'angélisme de l'enfance torturé par d'indélébiles images d'horreurs. Beaucoup ont le regard hagard qui fixe le vide pendant de longues minutes, dirigé vers ces lointaines montagnes, frontière naturelle entre le Liban et leur pays, la Syrie. Ce regard est l'un des symptômes visibles des chocs post-traumatiques.
 
On a rescensé, dans la longue plaine libanaise de la Bekaa, à quelques kilomètres de la frontière, près de 270 camps dits "champignons". Certains d'entre eux comptent plus de 300 tentes. C'est la région du pays qui concentre la plus grosse masse de réfugiés au Liban, soit entre 200 et 300 000 personnes.
 
Nous sommes dans celui d'Ali Nahri, près de la cité antique de Baalbeck. Près de 1600 réfugiés y sont installés, dont 600 sont des enfants. Au bord de l'allée qui serpente entre les tentes de fortune, un tas d'ordures d'une dizaine de mètres de long cuit sous le soleil, remplissant l'air de vapeurs suffocantes et irrespirables. Lorsqu'on s'approche, les petits accourrent comme une volée de moineaux. Bruyants et tout sourire. "C'est parce qu'on est comme un divertissement pour eux, mais  en temps normal, ils ne sont pas comme ça", confie Sarah, membre du bureau de Zahlé. Derrière le groupe, deux enfants se bagarrent. A côté d'eux, un petit garçon isolé, est accroupi près d'un poteau. Dans sa tête, il regarde son passé avec autant de tristesse que d'incompréhension. Pourquoi l'a-t-on arraché à sa maison, à son école, à ses amis ?
 

Post-traumatisme

 
Tous ces enfants ont été marqués par ce qu'ils ont vu ou subi, par la perte d'un parent plus ou moins proche. Ces violences psychologiques se traduisent bien souvent par une absence totale de communication. L'enfant est emmuré dans le silence, et reste, prostré, à l'écart du groupe. "Une petite fille de 8 ans est arrivée au centre il y a 6 mois, raconte Zakari, le directeur de Sawa, une ONG locale partenaire de l’UNICEF . Elle avait assisté à l'exécution de son oncle et de son frère. Elle était si proche d'eux qu'elle a été couverte de sang. Elle se remet tout juste à parler un peu."
 
"Près de 7 % des enfants que nous suivons sont considérés comme très traumatisés, estime Zakari. En-dehors de ce soutien psychologique, les ONG veillent à replacer l'enfant dans un environnement protégé et bienveillant." Cet environnement revêt de multiples formes : école pour les moins malheureux, centre des amis des enfants mis en place par l'UNICEF, etc. Dans la Bekaa, Sawa a mis en route une caravane mobile qui permet à près de 900 enfants de bénéficier d'activités divertissantes et psychosociales : théâtre, jeux. "On leur réapprend à écouter et à se concentrer. A travers les groupes de jeunes, on leur fait faire des travaux manuels et on les amène à se comporter avec les autres de manière non-violente", poursuit Zakari.
 
Nombre d'entre eux sont obligés de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Ils travaillent dans les champs. Un camion passe les cueillir à l'aube. Ils rentrent vers 13h, après 6 heures passées sous un soleil de plomb à ramasser des pommes de terre et à porter les sacs. Pour ce labeur, ils touchent 6000 livres libanaises, soit trois euros. Le but : pouvoir payer, entre autre, l'emplacement de la tente - illégale - dont le prix varie selon le propriétaire du terrain. Il est d'envrion 50 euros par mois.
 
Les familles libanaises, tout aussi appauvries et marginalisées, sont aussi visées par ces assistances diverses. "Les Libanais ne comprendraient pas pourquoi l'on vient en aide aux Syriens, alors qu'eux-mêmes sont aussi démunis. Depuis le début, l'UNICEF a pour mandat de servir tous les enfants affectés par la crise", explique Nathalie Hamoudi, responsable du programme éducation de l’UNICEF au Liban.
 

Education

 
L'éducation au sens large du terme fait partie de quatre domaines d'intervention de l'agence onusienne, avec la protection de l'enfant, l'eau et l'assainissement, et la santé (vaccination contre la polio et la rougeole de près de 850 000 enfants). Sur le terrain, par l'intermédiaire d'ONG locales ou internationales triées sur le volet et en partenariat avec les ministères concernés, les équipes en gilet bleu sont en étroite relation avec des professionnels : enseignants, psychologues, médecins, assistants sociaux, animateurs...
 
"Nous avons pour mission de donner à chaque enfant de 3 à 14 ans l'accès à un espace pour une éducation de base de qualité", explique Nathalie Hamoudi. "Nous travaillons également à mobiliser les communautés, et à les sensibiliser sur le droit de l'enfant à l'éducation. C'est bien d'envoyer un enfant à l'école, mais s'il est discriminé, cela ne fonctionne pas. Nous veillons donc à améliorer la cohésion sociale."
L'UNICEF s'est engagé à faire bénéficier d’une scolarité à 133 500 enfants. Les moyens nécessaires à la réalisation de cet objectif s'élèvent à 55 millions de dollars pour 2013. "En septembre, le nombre d'enfants à prendre ainsi en charge sera d'environ 250 000. Notre réponse et la réussite de cette mission sera directement tributaire de la collecte de dons", anticipe Nathalie Hamoudi.
 

6000 réfugiés par jour

 
Face à "la plus grande crise humanitaire d'aujourd'hui", l'UNICEF déploie des efforts considérables au plus proche de ces populations. Elle en analyse les besoins, pléthoriques.
 
"Au Liban, nous sommes au niveau L3, c'est le degré d'urgence maximale. Cela signifie que le fossé entre les infrastructures déjà existantes et les besoins des populations est le plus élevé qui soit. C'est le seul 'L3' dans le monde actuellement", indique Typhaine Gendron, responsable du bureau de l’UNICEF à Zahlé. Ce bureau, permanent depuis quelques mois seulement, compte parmi les cinq implantés dans le pays. Il rayonne sur toute la fameuse vallée de la Bekaa. "Notre aide est une goutte d'eau dans l'océan. Mais chaque don est une aide terriblement précieuse", confirme Zakari dont l'association a pu permettre à 12 000 enfants de se chausser en l'espace de deux mois. L'hiver dernier fut des plus rudes. Les 200 volontaires de Sawa, très réactifs et organisés, ont fourni des matelas, des duvets et du fuel, et ont réparé le toit des tentes effondrés sous le poids de la neige.
 
"Nous sommes dans une phase de fatigue des donateurs. Les besoins augmentent et l'argent ne rentre plus", déplore Soha Boustani, responsable de la communication de l’UNICEF à Beyrouth. En effet, la Syrie n'a pas bénéficié du même traitement médiatique qu'un tremblement de terre en Haïti ou un tsunami en Indonésie, catastrophes naturelles dévastatrices. Les donateurs internationaux, publics ou privés, sont moins sensibles aux conséquences de cette guerre très politisée et compliquée à saisir, inscrite sur une longue durée.
 
Selon les derniers chiffres (juin) du Haut commissariat aux réfugiés, 44 % des réfugiés enregistrés au Liban sont des enfants. Près de 6000 personnes sont enregistrées chaque jour auprès de l'agence onusienne.
 

Témoignage

 
Mariam, mère de six enfants et douze petits-enfants, originaire d'une banlieue de Damas, arrivée à Ballabeck il y a 9 mois. "Un matin, la maison de nos voisins a été bombardée. C'était tellement fort que j'ai pensé que c'était la nôtre. Nous sommes sortis. Dehors, des corps d'enfants carbonisés fumaient encore. Nous sommes restés bloqués dans notre village pendant trois jours, sans nourriture. Puis, une nuit, après de nombreux barrages, nous avons pu traverser la frontière en voiture. Au début, nous vivions à six familles dans deux chambres. Aujourd'hui, mes neveux, mes frères sont complètement cassés, physiquement, psychologiquement. Seul mon fils de 25 ans travaille. Il doit nourrir toute la famille, 20 personnes. Mais au moins, nous avons du pain tous les jours."

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