Boris Cyrulnik : "12% d’adolescents en tragédie poignante"

Publié le 08 octobre 2009 | Modifié le 24 décembre 2015

L’éthologue et neuropsychiatre, Boris Cyrulnik, propose une approche scientifique des phénomènes de délinquance en restituant les comportements individuels dans leur environnement.

Selon votre approche, quelles sont les origines de la délinquance juvénile ?
Il n’y a pas une cause de la délinquance, mais une convergence de causes biologiques, affectives et psychoculturelles. John Bowlby et Anna Freud ont été les premiers, après-guerre, à établir une corrélation entre les carences affectives et la délinquance. Ils ont constaté que les populations d’enfants délaissés donnaient une proportion de délinquants supérieure à la moyenne. Des enfants trop peu entourés, ne sont pas ritualisés, pas imprégnés de culture humaine. Lorsqu’ils arrivent à l’adolescence, leurs émotions s’expriment par un passage à l’acte car ils ne maîtrisent pas la parole et les interactions. Cette déritualisation sociale peut avoir des origines différentes. L’enfant, pour des raisons génétiques ou neurologiques, peut ne pas avoir accès à la représentation du monde de l’autre, il est prisonnier de lui-même. Mais la plupart des déritualisations sont d’origines psychosociales.

Les carences auraient une telle influence sur les comportements de l’enfant ?
Quand il y a une carence neurologique, familiale ou culturelle, l’environnement sensoriel de l’enfant est appauvri. L’enfant est destructuré et n’apprend pas à maîtriser ses émotions. Il y a anomie, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de structure naturelle ou sociale pour transmettre les normes. Dans un monde anomique, on est soumis à sa pulsion, on passe à l’acte sans même avoir le sentiment de transgression. On constate, par ailleurs, grâce à la rencontre de l’éthologie, la neurologie et la psychanalyse, qu’il existe des processus de dégradation de l’empathie, c’est-à-dire de l’aptitude à se représenter les sentiments, les croyances et les intentions d’un autre. Un enfant peut détruire l’autre sans aucune culpabilité si son empathie a été altérée par une carence environnementale. Un enfant se développe sous le regard des autres. Il faut donc souligner l’importance de l’enveloppe sensorielle et des interactions précoces durant la grossesse et dès la naissance ; ils sont les points de départ de l’empathie.

Les bouleversements physiologiques de l’adolescence expliqueraient-ils certains égarements ?
L’adolescence est la période du surgissement du désir sexuel. Chez les garçons, le taux de testostérone peut être multiplié par 18 en quelques mois ; chez les filles, c’est plus progressif. Il y a, à ce moment-là, une intensité émotionnelle. Si on a appris à exprimer cette intensité, notamment par l’opposition aux parents, si on a pu dépasser l’interdit de l’inceste en s’éloignant de ses parents pour aller courtiser ailleurs, alors ça peut être une période intéressante. C’est le cas pour 60 % des adolescents. Il reste 12 % d’adolescents en tragédie poignante. Si je ne peux m’exprimer, parce que je n’en ai pas la force, si mes parents ne m’ont pas appris à structurer mon émotion par les mots et les rituels, si ma culture est effondrée et ne m’indique pas de lieu d’expression de mon désir sexuel, je vais m’inhiber, le désir va monter en moi. Ou bien je vais rester inhibé pendant des années ou bien je vais exploser et passer à l’acte.

Existe-il un âge déterminé de discernement des actes commis ?
Je pense que, même pour un petit enfant, il faut sanctionner et expliquer la loi. On peut le faire très tôt, par des interdits préverbaux, comme le froncement des sourcils. Pour le discernement, il faut mettre la barre entre 12 et 14 ans, et dire au juge que c’est plus ou moins 3 ans selon les circonstances de l’existence.
Pour ce qui est de l’âge de la responsabilité pénale, selon le sexe, la famille, l’environnement, il y a des vitesses de maturation différentes. Dans notre culture, les progrès ont pour effet de ralentir l’autonomie sociale. Pourtant le désir sexuel apparaît plus tôt du fait des progrès de l’hygiène. Il y a ainsi un continent flottant de l’adolescence qui dure 15 ans alors qu’avant il durait 6 mois à deux ans.

Quel peut-être le sens de la sanction ?
Sans sanction, on voit se développer la perversion narcissique : l’enfant se croit tout permis ; l’autre est une ombre, un pantin. La sanction c’est le réel physique et le réel social. L’interdit n’est pas un empêchement mais la structuration de l’expression et la représentation du monde de l’Autre. Cependant, il ne s’agit pas de prononcer une sanction délabrante. La pensée paresseuse consiste à dire : « on va punir, il aura peur, il ne répétera pas la violence ». Or ce n’est pas ce qui se passe : on punit, il n’a pas peur, il est malheureux et récidive. La punition doit être éducative et non pas sadique. La punition éducative permet de mettre en œuvre une pédagogie de l’empathie qui est le fondement de la morale. Dans les punitions réparatrices, par exemple, le jeune apprend à se décentrer et découvre ce qu’il a fait à l’autre.

La prison peut-elle être une réponse appropriée ?
Il faut une coupure quand l’environnement est toxique. Mais, incontestablement, la prison est la pire des réponses. Elle réunit toutes les conditions de répétition de la violence. Elle provoque l’isolement sensoriel, l’arrêt de l’empathie, l’augmentation de l’angoisse, entretient les relations toxiques et l’humiliation. En sortant de prison, on constate que l’enfant n’est plus apte à réguler ses émotions.

Le regard sur la délinquance a-t-il changé ?
Il ne faut pas oublier qu’une pulsion prend son sens dans un contexte. Nous sommes des premières générations à considérer que la violence est une destruction, qu’elle est immorale. Auparavant, la violence était créatrice de la condition humaine. Notre société structurée ne supporte plus la violence. On cherche à établir d’autres modes d’expression : artistique, verbales… Mais les progrès technologiques ont dilué les rapports humains. Il ne faut pas oublier que ce qui soigne, avant tout, c’est l’Autre, c’est l’homme.
 

Propos recueillis par Louis Guinamard et Thomas Arrivé.