Bernard Stiegler : "La répression n’est pas une solution, c’est un ingrédient"

Publié le 22 octobre 2009 | Modifié le 22 décembre 2015

Pour le philosophe Bernard Stiegler, par ailleurs directeur de l’Institut de recherche et d’innovation, la jeunesse, notamment délinquante, est avant tout victime de la déstructuration des liens sociaux par les industries de contenus. Il en appelle à l’ouverture d’une réflexion nationale pour un nouveau projet éducatif.

La question de la délinquance vous touche à double titre : personnel et philosophique ?

Il se trouve que je me suis mis à étudier la philosophie durant une incarcération pour un hold-up. En lisant Socrate, qui est lui-même passé en procès, j’ai découvert la philosophie comme posant l’impératif absolu de respecter la Justice ; la Justice comme idéalité et la Justice comme appareil. Socrate dit « je me soumettrai à la décision de la Cité même si je considère qu’elle a tort, parce que, pour mes enfants, il est indispensable que je sois un bon citoyen ». J’estime ainsi que la philosophie est une forme particulièrement soutenue de citoyenneté ; les philosophes cherchent à défendre la Cité contre la menace.

Quelle est, selon vous, la principale menace contemporaine ?

Depuis quelques années, je me penche particulièrement sur les effets destructeurs d’un développement technologique, industriel et commercial absolument immaîtrisé. Aujourd’hui, le temps de captation de l’attention des enfants par les industries de programmes est devenue plus important que la captation par le temps de l’école. L’autorité prise par les médias et en particulier par les émissions spécialisées pour la jeunesse, s’est substituée à l’autorité des parents et des enseignants. Cette organisation systématique de la vie, soumise à l’impératif absolu de faire consommer, aboutit à la destruction de toutes les structures sociales. Cela a évidemment un effet destructeur sur l’appareil psychique juvénile. Ces effets produisent des phénomènes de perte d’autorité des parents et de la loi, de perte de repère, donc de passages à l’acte plus fréquents.

Vous voulez dire que cela explique les évolutions de la délinquance juvénile ?

Ce que l’on voit, c’est l’augmentation des actes de violence gratuite, des comportements immotivés. C’est le signe d’un désordre psychologique et symbolique. Parlons des jeunes garçons en termes comportementalistes :  une immense majorité à des dispositions génétiques à passer à l’acte, et pourtant très peu le font. Pourquoi la plupart ne passent-ils pas à l’acte ? Parce que l’agressivité est une qualité lorsqu’elle est maîtrisée : elle se transforme en dynamisme par le « miracle » de la sublimation. On peut canaliser cette énergie en investissement social. Cette énergie, dans la théorie freudienne, s’appelle l’énergie libidinale. La libido transforme les pulsions en lien social. Que les enfants aient des pulsions, c’est une bonne chose. Que ces enfants n’arrivent pas à lier leurs pulsions, c’est-à-dire à les transformer en libido, c’est notre faute, et le fait de notre irresponsabilité. Comment demander à des enfants que l’on soumet à des injonctions consommatoires permanentes, que l’on expose en permanence à des programmes audiovisuels qui leur donnent des modèles pulsionnels, de se comporter de manière responsable ?

Qu’est-ce que, précisément, la responsabilité ?

La responsabilité est la capacité à s’occuper de soi et des autres dans son environnement et dans le souci de l’avenir. On ne naît pas responsable. La responsabilité se construit pour conduire à la majorité. Selon Kant, tout le monde peut avoir accès à la responsabilité par la Raison et tout le monde peut exercer sa Raison… Mais cela suppose que cette capacité soit éduquée. Elle requiert un droit à l’éducation. La majorité se conquiert notamment en passant par l’école. Il y a une obligation de l’Etat qui doit assumer son obligation de conduire les enfants à la majorité.

Et l’état n’encouragerait pas cette responsabilité ?

Je me suis intéressé au projet de suppression de « l’excuse de minorité ». Je n’essaye pas de juger sur le fond le fait de savoir si un gamin récidiviste doit ou ne doit pas bénéficier de l’excuse de minorité… En revanche, d’un point de vue de philosophe, je dis que si on remet en cause la minorité des mineurs, cela veut dire qu’on remet en cause la majorité des majeurs. Si vous faites d’un enfant un être majeur prématurément, vous privez  les parents de leur responsabilité, que vous confiez à des juges, à des policiers… Remettre en cause la  minorité des enfants, c’est aussi remettre en cause la majorité de leurs parents, et d’une certaine manière les infantiliser. Or l’infantilisation des adultes est aujourd’hui un fait massif, et systématiquement organisé par le marketing – qui prend les enfants pour cibles, et ce afin de prescrire le comportement d’achat  de leurs parents. Cette inversion des rôles de prescriptions et un véritable déni de responsabilité et de majorité.

Il convient pourtant de réprimer les actes de délinquance ?

Je pense que la répression est parfois inévitable, voire utile. Mais il faut qu’elle soit accompagnée d’une philosophie éducative et d’un discours sur ce que sont solidairement la minorité et la majorité. Par exemple, il ne faut plus aborder l’incarcération seulement comme une punition. Il faut en faire un moment de sublimation. La prison doit être un lieu d’éducation et de responsabilisation. La répression n’est pas une solution, c’est un ingrédient. Un discours de répression à tous crins - « on va leur faire payer » - est gravement irrationnel. Il ne conduit qu’à alimenter mécaniquement la récidive de jeunes enfermés dans la haine.

Quel message essentiel voudriez-vous adresser aux parlementaires qui vont avoir à réfléchir à cette nouvelle Justice des mineurs ?

Il faut commencer par chercher à comprendre les causalités. Les médias sont en train de liquider l’éducation familiale aussi bien que scolaire et toutes les formes d’autorités légitimes. Comment enseigner correctement à l’école quand le « temps de cerveau disponible » d’un enfant est accaparé par la télévision ? Ce système omnipotent est entré en conflit avec l’école et la famille. L’attention est captée en permanence : les parents ne font plus attention à leurs enfants ; les enfants ne font plus attention à leurs parents, ne sont plus disponibles pour l’école. Les hommes politiques en ont la responsabilité plus que tous les autres adultes – qui sont eux-mêmes massivement en situation de non-assistance à jeunesse en danger.

Propos recueillis par Louis Guinamard et Nora Nonet.

Bibliographie
  • Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, Paris, 2008
  • Mécréances et discrédit, Galilé, Paris, 2006

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