Enfants des rues en Ukraine - Les enfants invisibles d'Odessa

Publié le 24 novembre 2004 | Modifié le 31 août 2015

Le climat est tendu en Ukraine, alors que l’on attend les résultats de l’élection présidentielle. Malgré la croissance économique, les inégalités se creusent et la pauvreté atteint des sommets.
Plus de 30% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Le phénomène des enfants des rues a pris une ampleur considérable ces dernières années. En 2003, 103 000 enfants étaient orphelins ou vivaient en dehors de l’autorité parentale. Nous vous proposons de découvrir l’action d’une association, soutenue par l’UNICEF, auprès des enfants des rues d’Odessa : The Way Home.
Derrière les grues métalliques du port s’installe un rose crépusculaire, une chaude lumière qui déborde fugitivement sur l’immense escalier gris de Potemkine. Les images du film d’Eisenstein, un landau dévalant ces marches en pleine aube révolutionnaire, ont fait le tour du monde. Aujourd’hui, Odessa ranime d’ocre, de rose et de cyan les façades élimées de ses sublimes bâtiments. Le long de la promenade qui surplombe la mer, quelques gamins déjà emmitouflés s’amusent à guider de petites voitures électriques. Plus loin, une limousine attend un jeune couple marié à la sortie d’un restaurant à la mode. En Ukraine plus qu’ailleurs, les temps changent. 15 ans après l’effondrement de l’Union soviétique, l’Ukraine bataille pour se fondre dans la modernité, dans l’Union européenne.
« Pays en transition », c’est l’expression généralement admise pour évoquer ces pays de l’ex-Union soviétique. Entré de plain pied dans le libéralisme, le pays affiche l’un des taux de croissance les plus soutenus d’Europe. Mais la « transition » a un goût amer pour un tiers de la population qui vit en dessous du seuil de pauvreté. Le nombre des sans abri, comme celui des malades du sida grimpe en flèche. Le nombre des enfants orphelins a doublé depuis les années 1990.
« Il y a, en Ukraine, d’immenses richesses et d’immenses détresses, commente Jeremy Hartley, le Représentant de l’UNICEF dans le pays. Il y a ceux, très rares, qui s’enrichissent et ceux, beaucoup plus nombreux, qui savent que les fruits de la croissance ne seront pas pour eux. C’est sur la protection des plus pauvres, des enfants les plus à risque que nous concentrons nos efforts. »
Un détour par la maison de l’association « The Way Home » donne une petite idée des efforts à accomplir. Nous arrivons le lendemain matin dans la petite cour où pousse joyeusement un brin de vigne. Une dizaine d’enfants sont sagement installés devant un téléviseur. Une très jeune fille berce son nouveau-né. C’est le matin et ils ont libéré leur chambre pour profiter des dernières douceurs de l’été. L’hiver s’installera bientôt, et survivre dans la rue par moins 20 degrés sera bientôt l’unique préoccupation pour plus de 100 000 enfants. The Way Home deviendra alors un refuge, un sanctuaire, pour quelques uns. Créée en 1996, The Way Home vient en aide aux enfants des rues d’Odessa, leur proposant des repas chauds, un accès aux soins de base, un toit et un lit pour quelques temps.
Plusieurs fois par jour, la camionnette de The Way Home patrouille dans les rues d’Odessa pour identifier les enfants et leur proposer de l’aide. A force de sillonner la ville, les travailleurs sociaux de l’association connaissent bon nombre de ces enfants en détresse. Un repas, un lit pour la nuit, des blessures à panser…. Au-delà de la survie immédiate, l’association offre aussi une adresse administrative aux enfants, indispensable sésame: comme dans le reste de l’ex-Union soviétique, il est impossible de trouver un logement, un travail, ou même d’acheter un billet de train si l’on n’a pas en sa possession le fameux passeport de résidence.
Enfants à la dérive, les enfants des rues n’ont aucune chance de s’en sortir s’ils n’ont même pas une pièce d’identité. Enfants à la dérive de familles à la dérive. Le chômage a explosé en Ukraine, touchant particulièrement les jeunes, mais aussi les parents. L’alcoolisme, l’usage de drogues, la violence familiale, l’illettrisme (les jeunes bénéficient souvent d’une instruction plus faible que celle de leurs parents) sont en augmentation. Alors, les générations ont de plus en plus de mal à cohabiter dans les logements exigus où l’espoir a peu de place.
C’est un ticket pour l’espoir qu’offre donc The Way Home, une aide pour reprendre pied dans la vie et, pourquoi pas, trouver un travail, des ressources pour survivre en vendant à la criée le journal produit par l’association. Le titre éponyme, The Way Home, raconte le quotidien et les initiatives des enfants des rues. Car The Way Home est aussi le foyer d’histoires heureuses. Comme celle de ce garçon de 14 ans, violé et battu durant sa tendre enfance, orphelin des rues, qui affiche les meilleures ventes de journaux de la ville et a pu, grâce à ses revenus, se louer une chambre en ville…  
L’Ukraine détient un triste record sur le front du Sida : c’est le troisième foyer en Europe, après l’Estonie et la Russie. On estime à 560 000 le nombre de personnes contaminées par le virus HIV. Parmi elles, 10% sont des enfants de moins de 18 ans. L’association The Way Home a mis en place un programme d’échange de seringues qui vie à réduire les risques liés à la toxicomanie.
Des centres d’échange, dans lesquels les toxicomanes peuvent venir troquer leurs seringues usagées contre des neuves. C’est l’initiative mise en place par The Way Home depuis 1999 à Odessa. Et ça marche : neuf centres d’échange de seringues sont installés dans la ville, touchant plus de 7 000 toxicomanes chaque année. Le personnel de ces centres est constitué principalement d’anciens toxicomanes. En plus d’un échange de seringues, ils offrent une assistance psychologique, médicale et légale.
La moyenne d’âge des toxicomanes fréquentant ces centres varie entre 13 et 50 ans. 35% sont des adolescents. Ils ont, pour la plupart, tendance à utiliser des mélanges de substances psychotropes, qui sont peu chères, faciles à trouver, et extrêmement nocives. Leur dépendance à ces drogues, ajoutée à une vie sexuelle active et non-protégée accentue le risque d’être contaminés par le virus du Sida. En Ukraine, les risques de contracter le virus VIH sont irrémédiablement liés à la prostitution et l’usage de drogues.
C’est parmi les toxicomanes d’Odessa que les premiers cas de Sida en Ukraine ont été détectés en 1986. Aujourd’hui, c’est aussi parmi les toxicomanes que l’on trouve le taux le plus élevé de personnes contaminées par le VIH. On estime que 58% des usagers de drogues intraveineuses sont porteurs du virus VIH. Une étude récente de l’UNICEF et UNAIDS a démontré que les actions de prévention en direction des toxicomanes en Ukraine n’ont touché que 15% de la communauté des usagers de drogues. A Odessa, la prévention touche 27% des toxicomanes. Mais cela reste insuffisant. En outre, le manque d’information sur le sujet pose un problème majeur. En Ukraine, 39% des adolescents n’ont jamais entendu parler du Sida ou pensent que le virus se transmet par des voies surnaturelles.
« Nous nous trouvons face à une situation dramatique dans laquelle ce sont les plus vulnérables qui sont le moins touchés par les actions de prévention, » a déclaré Carol Bellamy. Selon l’enquête, il y aurait 560 000 usagers de drogues en intraveineuses dans le pays. Mais la criminalisation de l’usage des drogues est un obstacle majeur à la lutte contre le VIH. Les toxicomanes se font le plus discrets possibles. Rares sont ceux qui effectuent d’eux-mêmes un dépistage L’enregistrement administratif – voire policier – au niveau national des personnes séropositives entrave les actions de prévention de manière significative.
Ukraine : quelques indicateurs
47 millions d’habitants, dont 9,8 millions d’enfants Pauvreté : 1/3 de la population vivant sous le seuil de pauvreté 100 000 sans abri, 15 000 à Odessa (dont 3 000 enfants) Sida : 250 000 personnes vivent avec le VIH (estimation) Le nombre de cas a été multiplié par 20 en 5 ans
The Way Home :
700 enfants fréquentent les 3 centres 100 enfants ont retrouvé une identité administrativeProgramme d’échange de seringue (réduction des risques liés au VIH) : 8 800 usagers de drogues ont été pris en charge, 700 000 seringues ont été échangées
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