La France, mauvaise élève des pays riches en matière d’éducation

Publié le 09 décembre 2010 | Modifié le 15 janvier 2016

Le 3 décembre dernier, l'UNICEF a rendu public le neuvième Rapport Innocenti. Il met en avant le fossé qui se creuse entre les enfants qui ne rencontrent pas de grosses difficultés dans leur scolarité et  ceux qui sont complètement perdus à l’école, dans les pays développés. Georges Fotinos, ancien Inspecteur Général, revient sur ce rapport et commente le mauvais classement de la France en matière d’éducation. Interview.

Comment décririez-vous le système éducatif français actuel ?

Au regard des résultats de cette étude centrée sur les inégalités de bien-être entre les enfants, et plus particulièrement sur les inégalités éducatives, on constate que la France se classe en 23ème position sur 24. Ce travail confirme mais surtout accentue la mise en évidence récente par l’OCDE* du fonctionnement inégalitaire de notre système éducatif. L’écart continue de s’agrandir entre les élèves qui réussissent et ceux qui échouent.

Parmi toutes les raisons explicatives, la plupart à juste titre à dominante socio économique, une des raisons minorée et assez peu explorée par les chercheurs est que notre système éducatif repose principalement sur la      « faute » et la « sanction ». Pour l’élève, le droit à l’erreur n’est pas admis. Il faut toujours répondre juste sous peine de réprobation et /ou de mauvaise note.
Sous un autre angle, et dans un autre domaine c’est le même phénomène. On s’aperçoit que le mode ordinaire d’administration et de régulation des transgressions des élèves dans certains établissements est l’exclusion         (trois fois plus d’exclusions définitives, d’exclusions temporaires, de conseils de discipline dans les établissements situés en zone sociale défavorisée).

Il n’est pas ici question de dire que l’école «fabrique» forcément cette inégalité mais par le recours ciblé à ces exclusions elle participe à la dégradation du contrat social de certains milieux populaires avec l’école, voire à sa rupture. Il est probable que cette inégalité renforce les violences « anti scolaires ».       La désaffiliation scolaire est sans doute le défi majeur posé au système éducatif français et à ses aspirations démocratiques.

Une des autres causes de cette situation française est que notre organisation scolaire est très fortement axée d’une part  sur l’enseignement disciplinaire et d’autre part sur le travail  individuel des enseignants et des élèves. Ces formes conviennent parfaitement à un certain nombre d’élèves, plus particulièrement mais pas uniquement à ceux de milieux sociaux favorisés,   mais démontrent leur inefficacité si ce n’est leur nocivité face à des jeunes en manque d’appétence scolaire et de repères sociaux. Les solutions possibles passent ici principalement par la mise en place d’enseignements pluridisciplinaires, de travail en équipe des enseignants et de travail en groupe pour les élèves ainsi que par des activités éducatives qui créent les conditions propices aux apprentissages.

A noter que notre système éducatif fonctionne souvent comme une « gare de triage ». Par exemple, actuellement au collège, plus de  100 000 élèves se trouvent dans une filière d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA) et 12 000 dans des classes d’insertion. Ces élèves seront ensuite systématiquement dirigés vers les lycées professionnels pour préparer un CAP où leur succès est loin d’être assuré. Toute proportion gardée à la sortie du collège, la situation est similaire pour entrer au lycée puisque l’orientation vers le LP (lycée professionnel) et l’apprentissage (à partir de 16 ans) est fondée non sur un projet professionnel mais sur l’échec scolaire fortement lié, comme le bilan Innocenti / Unicef le met en évidence, à l’origine sociale.

 

Quels sont les changements de fond à apporter à la scolarisation en France ?

D’abord, comme nous l’avons vu, mettre en œuvre une conception différente de l’enseignement (contenus et pratiques pédagogiques) tenant davantage  compte des facteurs éducatifs environnementaux et visant non seulement à l’acquisition de connaissances mais aussi de compétences. Le socle de compétences instauré récemment pour la scolarité obligatoire semble répondre à cette nécessité.

La seconde concerne l’organisation et particulièrement une formation plus professionnelle des enseignants, une stabilisation des équipes éducatives, une organisation du temps scolaire au service des apprentissages des élèves qui casse le rituel emploi du temps découpé par heure et qui se répartit harmonieusement sur la journée la semaine et l’année en insérant aux moments favorables des activités sportives et de « sensibilité ».

Tous ces changements pour la plupart déjà expérimentés ont amélioré la réussite scolaire des élèves plus particulièrement ceux d’origine sociale défavorisée. A noter enfin que pour une bonne partie des élèves mais aussi des enseignants, notre école est anxiogène. Le développement du stress que l’on enregistre aujourd’hui y trouve sa source. Plus les acteurs sont stressés, plus ils sont inhibés (ou « excités »), moins ils sont capables d’apprendre, d’agir et d’innover.

Un des autres changements de fond consisterait à développer le sens de l’autonomie, de l’initiative, de l’esprit critique…tant chez les élèves que chez les personnels. Tout progrès éducatif ne peut passer que par cette prise de risque. Enfin il apparaît fondamental, tant pour la réussite des élèves que pour le lien social de rétablir ou de développer une véritable mixité sociale au sein de nos établissements scolaires. D’une part en les rendant attractifs et performants, d’autre part en associant étroitement les parents, ainsi que les collectivités locales et le monde associatif, à leur fonctionnement.

Pour conclure, le bilan Innocenti met en évidence ce qu’une majorité d’éducateurs et d’enseignants ressentent dans leur quotidien : l’école participe (malgré elle) à une dégradation du contrat social et marginalise ceux qui ont le plus besoin d‘aide.Toutefois, plusieurs exemples le démontrent, le déterminisme social et économique n’est pas systématique dans son lien avec l’échec scolaire. L’effet établissement peut et doit jouer un rôle déterminant dans cette lutte contre les inégalités scolaires enregistrées. D’autres pays sont en voie de gagner ce pari. En France, le constat est désormais clair. A nous d’agir.

*Organisation de coopération et de développement économiques.