Les enfants soldats en Ouganda

Publié le 16 février 2006 | Modifié le 31 mars 2016

Depuis 1986, la LRA (Armée de résistance du seigneur) défit le gouvernement central et commet des exactions sur la population au nord du territoire. En mars 2002, et avec l'intensification des relations entre l'Ouganda et le Soudan, le gouvernement central a mis en place l'opération `Iron Fist' (« main de fer ») : 10.000 soldats ougandais ont franchi la frontière nord et ont pénétré en territoire soudanais afin de contraindre les combattants de la LRA à revenir sur le territoire ougandais.

A la suite de cette opération, les attaques de la LRA se sont intensifiées et les exactions commises sont devenues encore plus intolérables et inhumaines. Des villages entiers ont été brûlés, les femmes violées puis assassinées, les enfants, garçons et filles, kidnappés et recrutés comme soldats. Les efforts pour trouver un accord de paix entre les deux parties ont définitivement pris fin en mars 2003. Cependant, sous l'impulsion de certains membres de son gouvernement, le président Museveni a proposé plusieurs fois au cours de l'année 2004 une amnistie aux membres de la LRA, en vain.

Il faut dans un premier temps rappeler bien sûr que l’Ouganda n’est pas un pays prioritaire pour la section française, mais que la section travaille sur ce pays au sein de la Coalition internationale pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats, et pourrait le faire au sein de son émanation nationale, le Collectif français contre l’utilisation d’enfants soldats.

L’Ouganda est partie à la Convention internationale des droits de l’enfant depuis 1990, et au Protocole facultatif se rapportant à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés, depuis 2002.

Recrutement d’enfants soldats par le gouvernement
Il faut rappeler que la législation ougandaise interdit toute forme de recrutement en dessous de l’âge de 18 ans.
Le gouvernement central de Museveni recrute des enfants dans ses forces régulières. La désertion d’une vingtaine d’entre eux l’année dernière a permis d’avérer ces faits qui étaient depuis longtemps suspectés. Parmi eux, le plus jeune garçon avait 15 ans et la plus jeune fille 14.
Par ailleurs, les enfants qui se sont enfui ou qui ont été capturés dans les rangs de la LRA ont ensuite été recrutés par l’armée régulière afin de servir lors d’opérations militaires visant la rébellion. Certains ont été utilisés pour indiquer des positions de la LRA ou des caches d’armes.
Les forces gouvernementales ougandaises ont également recruté des enfants soldats dans les unités de défense locale (Local Defense Units), alors que la législation interdit le recrutement en dessous de 18 ans dans ces unités.
De la même manière il a été avéré par plusieurs témoignages que des enfants faisaient partie de milices d’autodéfense pro-gouvernementales qui ont été créées dans différentes régions pour instaurer le calme et servir de relais à l’armée régulière. A Teso par exemple, la plupart des camps de personnes déplacées par le conflit étaient gardés par les Arrow Boys, dont le nom indique lui-même qu’il était composé majoritairement de jeunes garçons mineurs. La plupart de ces milices ont été entraînées par les forces régulières et en février 2004, le gouvernement a annoncé qu’il envisageait d’intégrer certaines d’entre elles au sein de l’Armée, et ce malgré la présence avérée d’enfants.
De tout temps et pour la dernière fois en mars 2004, Museveni a nié le recrutement d’enfants dans l’Armée gouvernementale et a accusé les parents de certains enfants de mentir sur leur âge pour toucher une solde.

Implication de l’Ouganda en RDC
Le gouvernement ougandais n’a eu de cesse de répéter que ses forces étaient présentes dans l’est de la RDC pour contrer les attaques du groupe d’opposition ougandais des Forces Démocratiques Alliées. Toutefois la présence de l’armée ougandaise en territoire congolais est attribuée à la richesse des ressources minérales de la région. Des enfants soldats de l’armée ougandaise aurait combattu en RDC selon la Coalition. L’armée ougandaise s’est aujourd’hui physiquement retirée du territoire congolais mais son influence s’exerce toujours à travers son soutien à des groupes armés congolais.

La LRA
Depuis 1986 avec la création de la LRA par Joseph Kony, le groupe armé a eu pour tradition de recruter des enfants soldats. Cette tendance accrue s’explique par deux phénomènes : le premier est le caractère « paternaliste » de Kony, persuadé qu’il a un message de Dieu à délivrer sur terre, que cette guerre est sa croisade prosélyte, et qu’il a une responsabilité de père pour ses enfants. Le deuxième facteur est le manque d’assise de la LRA dans le nord de l’Ouganda ; elle est non seulement en guerre contre le gouvernement central mais elle est aussi rejetée par la population. Cela ne lui permet pas de recruter sur la base du volontariat des adultes ou de jeunes hommes. Il faut donc kidnapper et exploiter les plus jeunes d’entre eux, filles ou garçons. Les moins de 18 ans représentent près de 20% de l’effectif global de la LRA, mais cette proportion est en perpétuelle augmentation, surtout depuis février 2002.
 En février 2002, en effet, l’opération Iron Fist visait selon Museveni à délivrer les enfants retenus par la LRA. En effet, 2000 d’entre eux ont pu ainsi être libérés, mais c’est sans compter sur la recrudescence d’enlèvements que cette opération a suscité en représaille. Dans le même temps, 5000 autres enfants ont donc été enlevés. Entre juin 2002 et mai 2003, près de 9000 enfants ont aussi été kidnappés, puis près d’un an plus tard, à la mi 2003, les enlèvements se sont étendus du nord à l’est de l’Ouganda. On estime donc qu’aujourd’hui la LRA n’a jamais compté autant d’enfants dans ses rangs, en effectifs mais aussi en proportion par rapport aux adultes. Inévitablement, les raids du gouvernement sur la LRA tuent prioritairement ces enfants là.
Il faut aussi rappeler que 20 ans après sa création, la LRA a créé en son sein une génération d’enfants soldats, c’est un phénomène presque unique, avec des enfants de 5 ans de « seconde génération ». ces enfants sont eux aussi doublement victimes : de la participation automatique à la vie quotidienne du groupe, et des raids du gouvernement qui ne les épargnent pas.
Les enfants qui ont été capturés par le gouvernement ou qui ont réussi à s’enfuir de la LRA racontent une expérience particulièrement traumatisante. Outre leur présence au front, ils devaient mener des raids et se livrer au pillage et à l’incendie des maisons. Ils devaient également tuer d’autres enfants soldats ou des civils, d’abord lors d’un rite d’initiation puis dans leur quotidien de soldats. La LRA aurait aussi forcé des enfants à commettre des actes de cannibalisme. La brutalité de ces actes sert à la fois à annihiler toute capacité de résistance chez l’enfant mais aussi à s’assurer qu’il n’osera pas s’enfuir pour retourner au sein de sa communauté.
De nombreuses filles font aussi partie des soldats de la LRA. Certaines subissent un entraînement militaire pour combattre au front, d’autres sont utilisées à des fins sexuelles par les autres soldats. La plupart cumulent en fait les deux fonctions.

Derniers développements : Les migrants de la nuit
À la tombée de la nuit, dans le nord de l’Ouganda (à Gulu, Pader et Ktigum), environ 30 000 enfants quittent leur domicile pour passer la nuit en zone urbaine ou dans les principaux camps de personnes déplacées. Le phénomène des « migrants de la nuit » a commencé en 2003 : les enfants fuient essentiellement les attaques et le risque d’être enlevés par la LRA. Ils cherchent à échapper à l’insécurité qui règne dans toute la province. La plupart font ainsi la navette sans la protection d’adultes et vivent sous la menace constante de violences physiques, de sévices et d’exploitation sexuelle, y compris le viol.
Ils doivent parfois parcourir plusieurs kilomètres pour aller dormir dans les centres d’hébergement mis en place dans les villes et leurs banlieues. Ces centres, dirigés par des organisations non gouvernementales, fournissent un abri sûr et propre pour la nuit, de l’eau potable, des installations sanitaires, des soins de base et une prise en charge psychologique. Beaucoup d’enfants dorment dans des abris provisoires, dans l’enceinte des hôpitaux, dans des entrées de magasins et autres lieux publics. Cette situation est bien sûr intolérable et doit être corrigée.

La CPI et l’Ouganda
Fin 2003 le gouvernement ougandais a saisi la CPI pour qu’elle ouvre une enquête sur les exactions commises par la LRA. En janvier 2004, le procureur de la CPI a annoncé qu’il prendrait des mesures pour enquêter sur les crimes de guerre et contre l’humanité perpétrés dans le cadre du conflit en Ouganda. Quelques mois plus tard, le procureur a fait savoir que ses recherches porteraient non seulement sur la LRA mais également sur le gouvernement ougandais, qui a immédiatement annoncé qu’il coopèrerait. Cependant, d’un point de vue législatif, il n’a toujours pas fait promulguer la loi intégrant le Statut de Rome à sa législation nationale.

Recommandations d’AI, d’AISF, de la Coalition au gouvernement ougandais :

  • De respecter ses engagements internationaux et en mettant fin au recrutement d’enfants soldats dans l’armée régulière, dans les forces paramilitaires ainsi que dans les milices d’autodéfense pro gouvernementales.
  • De ne pas re-recruter les enfants qui ont été libérés ou qui se sont enfouis de la LRA et s’en servir à des fins stratégiques.
  • En conséquence de permettre la mise en place d’un programme de démobilisation et de réinsertion des enfants soldats qui sont encore aujourd’hui dans les rangs de l’armée régulière ou qui ont pu s’échapper de la LRA
  • De mettre en place un programme de réinsertion et de réhabilitation pour les milliers d’enfants qui ont combattu dans les rangs de l’armée régulière et qui sont aujourd’hui soit civils soit soldats.
  • De soutenir et d’élaborer des mesures visant à prévenir l’enlèvement d’enfants dans le Nord
  • D’éviter le recours à des opérations militaires pour mettre fin à la rébellion, celles ci faisant le plus souvent des victimes enfants, capturés par la LRA
  • De considérer que les enfants de la LRA sont toujours des victimes et non des bourreaux, puisqu’ils ont été arrachés à leurs famille et ont eux mêmes subis des exactions
  • De faciliter le travail des ONG fournissant une aide humanitaire aux régions affectées par le conflit ougandais
  • De ne plus soutenir des groupes armés étrangers recrutant des enfants soldats et de ne plus intervenir dans le conflit en RDC
  • De promulguer au plus vite la loi permettant l’intégration du Statut de Rome à sa législation nationale afin de permettre à la CPI d’ouvrir une enquête sur les exactions commises lors du conflit.
  • De coopérer avec le procurer de la CPI en charge de l’enquête et de ne pas se servir de celle-ci comme d’un levier de négociation avec la LRA
Sources
  • Amnesty International, Rapport Global 2004
  • Coalition internationale pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats, Rapport Global 2004
  • Action d’AI portant sur les « migrants de la nuit », 2006

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