Charlotte Magri : « L’école aujourd'hui amplifie les inégalités entre les enfants ! »

Publié le 13 avril 2016 | Modifié le 27 avril 2016

Enseignante dans une école primaire de Marseille classée ZEP, Charlotte Magri, qui avait interpelé la ministre de l’éducation nationale fin 2015, réagit au dernier rapport de l’UNICEF, qui fait état d’une augmentation des inégalités parmi les enfants dans les pays riches, notamment en matière d’éducation. Interview.

 

Quelle a été votre première réaction face aux résultats de la France – classée notamment 35e sur 37 en matière d’éducation ?

Je n’ai pas été surprise malheureusement… Et attristée de ne pas l’être ! L’état des lieux dressé dans le rapport correspond vraiment à ce que l’on vit et l’on perçoit à l’école au quotidien, tant en termes de revenus des familles, que de résultats scolaires, de santé ou encore de ressenti des élèves : la situation se détériore, de plus en plus d’enfants sont affectés par la grande pauvreté (à ce stade, on ne peut même plus parler de « précarité » !), ont des soucis de santé – problèmes de peau, de dents, résurgence de gale… – et en termes de réussite, le fossé se creuse entre ceux du bas de l’échelle et ceux du milieu… Les enfants les plus vulnérables et les plus défavorisés sont laissés pour compte, et cumulent du coup les difficultés ! Et cela ne date pas seulement de 2008 et la crise économique, c’est un mouvement de fond.

L’école n’est-elle pas censée donner les mêmes chances à tous les enfants ?

En théorie si, mais aujourd’hui, non seulement elle ne compense pas les inégalités subies par les enfants en dehors de l’école comme c’est son rôle de le faire… mais elle les amplifie ! Les moyens matériels alloués ne sont non seulement pas « égaux », mais ils sont répartis de manière injuste et inéquitable !

Les budgets pour le primaire sont inférieurs à ceux du secondaire, et les enfants défavorisés ont très peu de chance d’aller jusqu’au lycée, c’est donc mathématique : la France dépense moins d’argent pour l’éducation d’un enfant pauvre que pour ceux des classes moyennes et favorisées. De même, ce sont les enseignants les moins expérimentés qui sont affectés sur les postes les plus difficiles, au contact des élèves les plus défavorisés. C’est du grand n’importe quoi.

Et ce n’est pas un secret, le constat est d’ailleurs posé au plus haut : dans le rapport de l’inspection générale de 2015, Jean-Paul Delahaye dit, je cite « À ce niveau atteint par les inégalités, il devient absurde et cynique de parler d’égalité des chances, c’est à l’égalité des droits qu’il faut travailler. »

 

Quelle est la réalité dans votre école ?

Jusqu’à très récemment, elle était telle que je l’ai décrite dans ma lettre ouverte « Je nous accuse » à notre Ministre de l’Education Nationale : trous dans le sol, amiante sous les dalles usées du plafond, alarme incendie défectueuse, pénurie de tables et de chaises… L’hiver les élèves avaient les lèvres bleues de froid faute d’isolation et tombaient malades, et aujourd’hui, pendant que dans d’autres établissements, les élèves font un « atelier équestre » sur le temps d’activités périscolaires, les nôtres n’ont même pas une boîte de feutres !

Sans la médiatisation récente sur les problèmes de cette école, rien n'y aurait changé, alors même que la situation était connue de tous. Et il faut insister sur le fait qu'aujourd'hui, à Marseille mais aussi dans d'autres écoles de France dites prioritaires, la situation est toujours aussi catastrophique.

Le côté « sanctuaire » de l’école est encore une réalité, mais de moins en moins d’une année sur l’autre : aujourd’hui, les enfants sont témoins de deal de drogue tout près du portail d’entrée, voire eux-mêmes embrigadés – oui, des élèves de primaire ! Avant, des situations pareilles, c’était plus épisodique ou plus circonscrit, désormais ça se banalise. Les enfants ont peur, et nous sommes moins en mesure de les protéger.

Vous vous doutez bien que dans ce contexte, les apprentissages ne sont pas au rendez-vous.
En tant qu’enseignante, quand je suis face aux élèves, je suis responsable de ce que je leur fais vivre, et j’ai honte. On pourrait penser que je suis dans un établissement exceptionnel, mais ce n’est pas le cas, je ne me fais que la voix de nombreuses autres écoles en France.

 

Que pensez-vous des recommandations formulées par l’UNICEF dans son rapport ?

Elles sont certes très larges car valables pour les 41 pays de l’UE et l’OCDE analysés, mais elles vont dans le bon sens : répondre en priorité aux besoins des enfants les plus défavorisés et ne laisser personne au bord du chemin. L’une d’elles me tient particulièrement à cœur : « Prendre le bien-être subjectif des enfants au sérieux ». Nous avons oublié que nous avions à charge des êtres humains, avec un ressenti, et qu’il sera difficile d’avancer sans écouter les premiers concernés : les enfants eux-mêmes ! C’est une bonne chose que le rapport soit en partie nourri de la parole des enfants.
Pour le reste, en France, ce n’est pas un problème de moyens… mais de choix de politiques publiques. Notre pays ne se donne pas les moyens de ses ambitions.

 

Comment faire avancer les choses selon vous ?

C’est la grande question. Tant que les médias n’en parlent pas, rien ne se passe… Et quand c’est le cas, les mesures prises en réaction le sont souvent avec une vision à court terme et à des fins de communication uniquement.
Le problème, c’est qu’il y a toujours eu des riches et des pauvres. Alors, à quel moment peut-on en parler ? Et bien à la sortie d’un rapport de l’UNICEF par exemple ! Plus la réalité sera mise en avant, plus les choses bougeront. Il faut sortir de cette léthargie, et prendre conscience… qu’il y a urgence pour les enfants !