Claude Halmos : "rebrancher les fils" après le choc subi par les enfants haïtiens

Publié le 01 février 2010 | Modifié le 31 août 2015

La psychanalyste explique le défi que représente le fait de devoir se reconstruire après avoir été soumis à une épreuve extrême.

Comment un enfant peut-il réagir après un événement tel que le tremblement de terre en Haïti ?

Ce à quoi ces enfants ont été confrontés est épouvantable, invivable. Et le danger c’est de devenir fou : de devenir fou pour se protéger. Je compare quelquefois le psychisme à un compteur électrique : au-delà d’une certaine quantité, il saute. C’est vrai pour les adultes. C’est encore plus vrai pour les enfants, qui sont des êtres en construction, donc plus vulnérables. La réaction sera fonction de l’état de l’enfant avant (est-ce qu’on lui a parlé ? est-ce qu’il a été bien armé pour se défendre dans la vie ?) et de ce à quoi il a été confronté pendant le séisme (c’est un cauchemar de voir le sol se dérober sous ses pieds, de voir des cadavres, de savoir qu’il y a des gens coincés sous des blocs de béton).

Le deuil d’un proche est-il encore plus difficile à faire dans ces conditions ?

En temps normal, le rituel de l’enterrement atteste de l’humanité du parent disparu. C’est justement ce qui manque ici. Des cadavres laissés à même les rues, ou bien mis dans des fosses communes : l’humain se dérobe. Et l’horreur est encore renforcée par le nombre.

« Ecouter l’enfant s’il peut parler. Ou lui parler soi-même, s’il ne peut pas encore le faire »

Quelle réponse apporter à ces enfants ?

Je crois que la première chose est très matérielle : leur donner un toit, de quoi manger, de quoi boire. Ensuite, il faudra « rebrancher les fils » : écouter l’enfant s’il peut parler, ou lui parler soi-même, s’il ne peut pas encore le faire. Pour un bébé, c’est terrible : en perdant sa mère ou la personne qui s’occupait de lui, il perd toutes ses coordonnées, il a besoin d’une attention particulière. D’où l’importance d’avoir auprès des enfants des personnes qui s’occupent d’eux dans la durée : il faut le temps d’établir la confiance, créer ce lien, et ensuite permettre à l’enfant de raconter, ou de dessiner, bref, de représenter ce qu’il a vécu. Si le choc n’est pas limité par une représentation claire, il devient ravageur.

En France, la diffusion d’images dans les médias est-elle perturbante pour les enfants ?

Bien sûr. Françoise Dolto disait qu’un enfant peut être tout ce qu’il regarde : être l’avion qu’il voit dans le ciel, le personnage qu’il aperçoit au lointain, etc. Donc il peut facilement se projeter dans cette catastrophe. Toutes les images ne sont pas visibles par lui, certaines sont trop dures. En tous cas, il faut être à côté de lui et lui parler de ce qu’il a vu. On ne doit pas regarder ces images à table, en mangeant, sans rien dire, en faisant comme si de rien n’était. Il y a un nécessaire arrimage à la réalité. Il faut expliquer ce qu’est une catastrophe, lui apprendre que nous sommes soumis à des choses extérieures mais lui dire aussi le pouvoir que nous avons, nous humains, pour y répondre.

L’action peut-elle être un moyen de dépasser ce choc ?

Oui, c’est une possibilité : montrer qu’il y a des collectes d’argent chez nous, des secouristes qui travaillent sur place, dire aussi qu’il y a la science (pour le tsunami, des alertes sont là pour éviter que le drame d’il y a cinq ans ne recommence). Il faut dire que l’on maîtrise une partie des choses et qu’une autre n’est pas de notre ressort, faire comprendre à l’enfant qu’une catastrophe naturelle est un événement exceptionnel, et essayer néanmoins de la faire entrer dans un certain ordre, intelligible, sur quoi l’on peut agir.

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