Comprendre le Pakistan

Publié le 03 décembre 2009 | Modifié le 31 août 2015

Fiche signalétique du pays, avec Alix Philippon, attachée temporaire d’enseignement et de recherche à Sciences po Aix.

L’ISLAM : REFERENCE HISTORIQUE
DE TOUTES LES FORCES POLITIQUES

« Dans cet Etat créé en 1947 au nom de l’islam pour rassembler les musulmans de l’ex-Empire des Indes, la référence religieuse, de par son monopole symbolique, joue le rôle de ressource idéologique « naturelle » depuis l’Etat ou contre lui, et opère comme discours nationaliste. Toutes les forces politiques s’en réclament encore aujourd’hui à divers degré et de multiples manières :

  • Le Parti du peuple pakistanais (PPP), issu du socialisme, est incarné notamment par feu sa présidente Benazir Bhutto, assassinée en 2007, et dont le mari Asif Ali Zardari est l’actuel président du Pakistan.
  • La Ligue musulmane comporte différentes factions : la PLM(N) du très populaire Nawaz Sharif ou encore la PLM(Q), au pouvoir sous le régime de Pervez Musharraf (1999-2008).
  • Une alliance de six partis islamistes légalistes (comme le Ja’amat-e Islami ou le Jamiyyat-e Ulama-e Islam) est devenue la 3e force parlementaire du pays en 2002, grâce notamment à un fort sentiment anti-américain. Mais les partis islamistes ont obtenu de mauvais résultats aux élections de 2008, pour ceux d’entre eux qui ne les avaient pas boycottées.
  • Il existe des partis plus régionaux qui peuvent être influents dans certaines provinces, comme le parti à base ethnique d’Altaf Hussain à Karachi (Muttahida Qaumi Movement) ou le parti nationaliste et séculier pashtoune, l’Awami National Party, au pouvoir dans la province du Nord Ouest.

Le retour à un gouvernement civil suite aux élections de 2008 succédait à une décennie de pouvoir sans partage du général-président Musharraf. Internationalement, il y avait eu "ouverture politique" du fait notamment du ralliement du Pakistan aux côtés des Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme, décision qui avait réintégré le pays, un temps marginalisé, au sein du concert des nations.
Avec sa doctrine de modération éclairée, Musharraf avait manifesté la volonté de présenter du Pakistan une image moderne et libérale, mais d’un point de vue de politique intérieure, le général président s’était montré de plus en plus répressif dans sa gestion des tensions sociales, comme par exemple la grave crise judiciaire de 2007.
L’arrivée au pouvoir par les urnes du PPP en février 2008 n’a pourtant pas radicalement changé la donne : ne tenant pas les promesses faites à la nation, Zardari a en outre pu utiliser des méthodes tout aussi répressives que Musharraf. La population, appauvrie par les crises énergétiques et économiques (inflation, chômage, fuite des investissements), est de plus en plus lasse de la corruption, de la prédation et de l’incompétence de ses dirigeants successifs.
Il faut également considérer le rôle des services secrets militaires (ISI) – souvent qualifiés d’"Etat dans l’Etat" en raison de leur influence pérenne dans la vie politique de la nation et ce, malgré les efforts de l’actuel gouvernement pour mieux les contrôler – et de l’armée, institution étatique la plus puissante, qui "tire les ficelles" en coulisses et a gouverné le pays à quatre reprises, suite à des coups d’Etat de généraux ».

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DES CLIVAGES ETHNIQUES ET RELIGIEUX

« Quatre ethnies principales composent le pays et peuplent les quatre provinces (Penjab, Sindh, Balouchistan, Province Frontière du Nord Ouest) :

  • Les Penjabis, majoritaires, occupent les principaux rouages de l’Etat (notamment 80% de l’armée). Ils sont relativement peu enclins à partager le pouvoir et à reconnaître les droits des autres ethnies et l’autonomie des différentes provinces, même si des politiciens d’autres ethnies ont pu ponctuellement accéder au pouvoir, calmant alors les tensions ethniques.
  • Les Sindhis se trouvent principalement dans le sud-est du pays. La dynastie des Bhutto, grande famille féodale, appartient à l’ethnie sindhie. Les Mohajirs, présents dans le Sindh urbain, sont ces musulmans indiens qui ont migré au moment de la partition de 1947. Ils ont longtemps joui d’une position sociale influente, mais leur relative marginalisation depuis les années 70 a alimenté leur frustration et facilité l’apparition à Karachi du MQM, parti ethnique des mohajirs dirigé par Altaf Hussain et qui a promu une ethnicisation de cette appartenance. 
  • Les Baloutchis occupent une vaste région du sud-ouest (42% du territoire) riche en pétrole, gaz et cuivre, ressources dont ils ne bénéficient pas du fait d’une discrimination économique de l’Etat. Pauvreté et analphabétisme y sont endémiques. Les insurrections sont régulières pour plus d’autonomie voire pour l’indépendance, à l’instar des nationalistes Sindhis ou pashtounes. 
  • Les Pachtounes se trouvent à la frontière afghane dans la Province Frontière du Nord Ouest, mais aussi au Balouchistan et dans la ville portuaire de Karachi. Ethnie majoritaire en Afghanistan, les Pashtounes afghans et pakistanais traversent facilement une frontière très poreuse (la Durand Line tracée par les Britanniques au 19e siècle). C’est dans ces zones tribales frontalières avec l’Afghanistan que les camps d’Al Qaeda, les talibans afghans et pakistanais ont trouvé de supposés "sanctuaires".

Enfin, un clivage religieux sépare les chiites (15 à 20% de la population) des sunnites, majoritaires mais divisés en de multiples groupes qui ont eu tendance à se radicaliser depuis les années 80. Le paysage religieux est donc marqué par un violent sectarisme ».

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UN MOUVEMENT TALIBAN MINORITAIRE MAIS JUSQU'AU-BOUTISTE

« Depuis 2007, plus de 2300 personnes ont péri dans quelque 350 actes terroristes portant principalement la marque du Mouvement des talibans du Pakistan (Tehreek-e Taliban Pakistan).
La genèse de ce mouvement remonte au moins à 2004, date des premières incursions de l’armée pakistanaise dans les zones tribales pour traquer les talibans afghans et les militants d’Al-Qaeda.
Mais c’est en 2007 qu’il apparaît véritablement au grand jour sous la forme d’une entité plus ou moins identifiable, sans être pour autant unifiée, sous le leadership de Beitullah Mehsud. Ce jeune militant pashtoune tué en août 2009 par une attaque de drone américain sur les zones tribales du sud Waziristan était considéré comme le relais et l’allié pakistanais d’Al-Qaeda.
La mouvance radicale au Pakistan prend donc les traits d’un champ multi-organisationnel composé de dizaines de groupes plus ou moins tactiquement autonomes (pashtounes, penjabis, et militants étrangers) mais partageant des intérêts stratégiques, financiers voire idéologiques communs. Les liens avec les talibans afghans sont supposément étroits.
Ils sont peu nombreux et de plus en plus craints par la population à cause de la multiplication des attentats. La peur de les voir prendre possession de l’arme atomique s’ils atteignent Islamabad était dans tous les esprits, notamment occidentaux, début 2009, quand ils se sont emparés de districts proches de la capitale, mais cela relève largement du fantasme, du moins dans le court terme, car l’armée veille au grain. Auteurs d’attentats contre des cibles principalement officielles au début, les talibans visent de plus en plus de cibles civiles (université d’Islamabad, marché de Peshawar), notamment depuis le début de l’opération militaire terrestre de l’armée pakistanaise dans le sud Waziristan dès octobre 2009 ».

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L'AFGHANISTAN, CONSIDERE COMME UN PROTECTORAT

« Il a historiquement constitué pour le Pakistan le lieu d’une "profondeur stratégique" contre l’Inde ennemie. En 2001, la pression américaine a incité le président Musharraf à rompre ses liens avec le régime taliban de Kaboul qui avait pourtant été soutenu et reconnu dès la première heure par le Pakistan. Et aujourd’hui, la présence au pouvoir d’Hamid Karzai, président afghan pro-indien, est très mal perçue et encourage le soutien de l’armée pakistanaise aux talibans afghans ».

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ET L'AIDE HUMANITAIRE DANS TOUT CA ?

« Le peuple est très anti-américain, c’est là l’un de ses points en commun avec les Talibans. L’aide humanitaire internationale est souvent perçue comme une intrusion occidentale, notamment par les groupes islamistes qui ne cachent pas leur méfiance, voire carrément leur hostilité. Est souvent invoquée l’idée que les campagnes de vaccination contre la polio visent à stériliser les garçons. En dehors d’une action efficace de l’armée ou du gouvernement, les ONG occidentales et islamistes ont été les seules à répondre aux besoins des 3 millions de personnes qui ont été déplacées en 2009 par les combats dans la vallée de Swat, déplacés dont la grande majorité a néanmoins été accueillie chez des parents, amis ou simples hôtes de fortune et non dans des camps. Les ONG ont donc plutôt été bien accueillies par les populations démunies, même celles qui n’étaient pas islamistes ».

BIBLIOGRAPHIE

  • Mariam Abou Zahab et Olivier Roy, "Réseaux islamiques, la connexion afghano-pakistanaise", CERI/Autrement, Paris, 2002.
  • Olivier Guillard, "Le Pakistan de Musharraf, enfin respectable ?", éditions Lignes de Repère, Paris, 2005.
  • Christophe Jaffrelot (ed.) "Le Pakistan", Fayard, Paris, 2000.
  • Christophe Jaffrelot (ed), "Le Pakistan, carrefour de tensions régionales", éditions Complexes, 1999 et 2002.

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