Conférence mondiale sur les femmes de Pékin, 10 ans après

Publié le 13 mars 2005 | Modifié le 16 février 2016

Discours prononcé le 28 février 2005 par Carol Bellamy, Directrice générale de l'UNICEF, au siège de l'ONU à New York à l'occasion de la réunion de suivi des engagements pris en faveur des femmes à l'issue de la Conférence mondiale sur les femmes qui s'était tenue à Beijing (Pékin) en 1995. 

Il y a dix ans, au moment de la Conférence de Beijing sur les femmes, je venais de prendre mes fonctions en tant que Directrice générale de l’UNICEF. Aujourd’hui, alors que nous en commémorons le dixième anniversaire, il ne me reste plus que quelques mois avant mon départ de l’UNICEF. La boucle est donc bouclée : j’ai commencé avec Beijing, la semaine dernière j’y étais et aujourd’hui, j’ai décidé de vous en parler.

Qu’avons-nous donc accompli en faveur des femmes depuis cette conférence historique d’il y a dix ans ? On est loin d’avoir fait ce qu’il fallait.

Je regrette de voir que les postes à responsabilité continuent à échapper aux femmes, y compris ici, à l’ONU. Je suis ravie que mon successeur à l’UNICEF soit une femme, mais je suis consternée de constater qu’il s’agit là d’une des rares agences des Nations Unies à être dirigées par une femme. Il y a bien entendu d’autres possibilités maintenant, à commencer par les postes à la tête du PNUD et de la Banque mondiale.

Après dix ans à la tête de l’UNICEF, j’aimerais partager avec vous quelques idées sur l’importance des femmes dans tous les efforts en faveur du développement et parler de problèmes qui les concernent mais que l’on a tendance à négliger, avec de graves conséquences.

Les femmes occupent une place centrale à l’UNICEF puisque leur bien-être a un effet direct sur les familles et les enfants. Si les femmes ne sont pas fortes, alors leurs familles ne le sont pas non plus. Si les femmes ne sont pas fortes, leurs enfants sont en péril. Ils en souffrent aujourd’hui et n’ont que peu de raisons d’espérer un avenir meilleur.

L’importance des femmes dans la vie des enfants est telle qu’il ne s’est probablement pas passé un seul jour pendant mes dix ans à la tête de l’UNICEF où je n’ai pas parlé des femmes et des filles, ainsi que de leurs droits, des innombrables façons dont ces droits sont violés et des conséquences à long terme que cela entraîne sur leur vie et celle de leurs enfants.

C’est pour cela qu’on m’a parfois reproché d’être une féministe radicale. On m’a accusée de chercher à donner un traitement préférentiel aux femmes et aux fillettes.

Mais soyons clairs et regardons un peu qui sont ceux qui traitent les femmes et les filles différemment et pourquoi.

Depuis 1990, les populations civiles représentent 90% des décès liés à des conflits et les femmes et les enfants comptent pour 80% de ces décès-là. Les civils pris dans des conflits sont tous confrontés aux maladies, à une mauvaise nutrition et à l’absence d’abris ou de soins de santé. Mais on constate que les guerres n’affectent pas les hommes et les femmes de la même manière. Les hommes et les garçons sont obligés de se battre et de tuer. Les garçons sont enrôlés de force comme enfants soldats, ils doivent assister à des actes d’une violence ignoble et en commettre eux-mêmes. La communauté internationale s’est attaquée à ce phénomène des enfants soldats et s’est fixé pour objectif de les retirer des rangs des combattants et des les rendre à la vie civile.

Mais qu’en est-il des femmes et des filles englouties dans les horreurs de la guerre ?

Au cours des deux dernières décennies, on a constaté une augmentation spectaculaire du viol et des violences sexuelles, utilisés de façon tactique afin de démoraliser et humilier l’ennemi et déstabiliser des communautés entières. En période de guerre, il est courant de voir des femmes et des filles violées, vendues, obligées de se prostituer ou maintenues en esclavage sexuel par des groupes armés, mutilées ou contraintes de procréer. Et c’est à peine si nous commençons à en parler.

Il est juste et décent, et non radical, d’exiger la fin des viols systématiques de filles n’ayant parfois que cinq ans ou de femmes ayant jusqu’à 85 ans. Il est juste d’exiger avec insistance que les Etats tiennent leurs troupes pour responsables lorsque celles-ci effectuent des missions de maintien de la paix pour le compte de l’ONU. Et qu’ils offrent un soutien, comme l’UNICEF s’efforce déjà de le faire, à des programmes qui fournissent une aide aux femmes et filles qui ont été violées en période de conflit. Il ne s’agit pas là d’actions « radicales » mais de gestes tout simplement humains.

Lorsqu’on lance à l’aveuglette des étiquettes désobligeantes comme « féminisme radical », le résultat, c’est que certains hésitent à s’élever contre la discrimination sexuelle, de peur d’être accusés de promouvoir des intérêts particuliers. Mais au nom de qui parlerions-nous, sinon de ces groupes marginalisés, victimes de discrimination et de mauvais traitements, et qui n’ont pas les moyens de s’exprimer ?

Au fil des ans, lors des mes déplacements dans des pays ravagés par les conflits comme la République démocratique du Congo, l’Europe de l’Est et le Darfour, pour n’en citer que quelques-uns, j’ai écouté très souvent des femmes et des fillettes qui m’expliquaient qu’elles avaient trop peur de révéler à leur famille et aux membres de leur communauté qu’elles avaient été violées. Mais la marque infamante du viol dépasse de loin les frontières du village.

Elle atteint les plus hautes sphères du pouvoir où malheureusement, elle se conjugue avec quelque chose d’encore plus dommageable : l’apathie. Partout où la guerre fait rage dans le monde, les autorités gouvernementales ne s’inquiètent tout simplement pas du fait que des milliers de femmes et d’enfants sont victimes de viols et que les violeurs restent impunis.

Le moment est venu de ne plus redouter de parler des réalités de la vie d’une femme ou d’une fille prise dans un conflit armé de nos jours. Ceux qui commettent ces crimes horribles sont peut-être des hommes mais il existe aussi des hommes et des femmes qui sont en mesure de prévenir ou de punir de tels méfaits. Ils ne doivent plus avoir peur de s’exprimer et de défendre les droits de la femme et de l’enfant.

Au cours de ces dix années passées à la tête de l’UNICEF, j’ai essayé d’attirer l’attention sur des problèmes qui affectent les jeunes d’aujourd’hui tout en ayant des conséquences à long terme pour la génération actuelle et la suivante. Le viol de filles lors de conflits armés entre très précisément dans cette catégorie : c’est un traumatisme aujourd’hui et une tragédie dont l’ombre obscurcit l’avenir.

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