Enfants démobilisés : de grandes souffrances mais beaucoup d’espoir

Publié le 31 janvier 2007 | Modifié le 31 mars 2016

En 2006, la toute nouvelle commission du Sud, la SDDR, démobilisait 146 enfant soldats dans l’Etat de l’Union, au Soudan Sud, avec le soutien de l’Ong CMCM, Ong presbytérienne, l’Unicef prenant en charge la protection des enfants (recherche des familles et voyage de retour). La vingtaine d’enfants démobilisés, qui fréquente aujourd’hui l’école du principal comté de l’Union, Leer, n’entrevoit son avenir qu’à travers l’éducation.

Novembre 2006. Ils sont environ une vingtaine, âgés de 16 à 18 ans. Tous veulent témoigner des événements qui ont bouleversé leur vie : l’enrôlement forcé dans une armée et la participation à des combats qui n’auraient jamais dû les concerner. Démobilisés aujourd’hui, ils sont scolarisés dans l’unique école de Leer - classes primaires le matin, secondaires l’après-midi.

Situé dans le comté de l’ex-Etat du Haut-Nil, à plus de 2 heures de vol de la capitale méridionale Juba, l’établissement scolaire date de 1947. Ce bâtiment imposant mais en ruines, sans portes ni fenêtres, est « pourtant classé parmi les meilleurs car il a l’avantage de posséder un toit pour protéger les élèves et les enseignants pendant la longue saison des pluies qui dure 6 mois par an ». Une rareté dans le sud du Soudan, précisent encore les responsables de l’éducation au bureau de l’Unicef à Juba, où « même » les ministères tiennent leurs réunions en plein air, sous l’arbre, et où, faute de locaux, le secrétaire d’État à l’éducation partage son bureau avec 5 personnes !

"My name is..."

« Tourner le dos pour la photo ? Ne pas dévoiler son nom ? Pourquoi ?» Ces jeunes sont unanimes, ils n’ont rien à cacher, excepté peut-être la honte d’avoir été obligés de « se servir » dans la population pour nourrir l’armée, d’avoir dû « faire la cuisine »...

Quand ils quittent le cours ce jour-là, pour venir se confier aux visiteurs et évoquer leur expérience « si peu commune », leurs camarades disent d’eux en riant : « Ils repartent à l’armée ! » « Surtout pas ! », répondent-ils aussitôt, rassurés sans doute par la signature, en janvier 2005, de l’Agrément de paix entre le Nord et le Sud.

Réunis, debout, à l’écart du bâtiment, ils veulent d’abord inscrire leur nom dans le cahier destiné à consigner les bribes de leur histoire, commençant toujours par « My name is », avant de poursuivre : David, James, Peter, John, Simon, Andrew, Samuel… Peut-être pour éviter que le monde - déjà si lointain, vu d’ici - ne les oublie tout à fait ! Ils partagent un seul désir : faire savoir ce qui leur est arrivé. Ils n’ont qu’un vœu : accéder à l’éducation, chemin incontournable vers une vie meilleure...

Ensuite, à tour de rôle, ils racontent. J., 19 ans, était porteur de « klash » [Kalash Nikov], donc combattant. Quand il a été capturé, il a été traité comme un adulte : « C’était très dur ; sur 35 personnes, nous étions 12 enfants. On se déplaçait continuellement, on faisait la cuisine aussi ». S’il affirme « n’avoir jamais eu peur » des combats, il reconnaît que l’armée lui a fait perdre beaucoup de temps. Songer à s’échapper ? C’était exposer sa famille à des représailles, comme la confiscation du bétail.

P., 18 ans, n’a jamais fait la guerre. Capturé en 2000, il a servi de porteur et « d’homme à tout faire » dans le groupe armé de Peter Gadet (voir l’encadré). Le militaire adulte, qui veillait un peu sur lui, a été tué. Aujourd’hui, P. habite chez des proches pour être scolarisé car sa famille n’est pas originaire de Leer. Son message : « Beaucoup trop d’enfants n’ont pas les moyens de se procurer l’uniforme scolaire [souvent l’unique vêtement de la garde-robe], parce qu’ils ont perdu leurs parents ». S’inquiétant soudain de nous voir repartir trop vite, il plaide : « Je voudrais que tous mes amis puissent s’exprimer à leur tour ».

Tandis que l’on réfléchit à un entretien collectif, et que le groupe se resserre jusqu’à l’étouffement, un tout jeune enfant est poussé brusquement dans le cercle étroit. C’est A., 10 ans. Capturé en 2003, en représailles à la fuite de son frère aîné. La mine triste, plus affecté que ses aînés, A. raconte sa vie à l’armée. Pendant 3 mois, le temps que le père regroupe les 20 vaches destinées à sa libération, il vit sous la protection du commandant James Kuol (voir l’encadré), qui « empêche les autres de le prendre ». Mieux traité que ses camarades, et en dépit de son jeune âge, il n’a jamais voulu « considérer Kuol comme un père ». Il avoue que les militaires songeaient même à lui fournir un vêtement de combattant ; ne lui avait-on pas déclaré : « Si ton frère ne revient pas, tu resteras ici et on te donnera une arme ? » A-t-il jamais perdu espoir pendant sa captivité ? Oui, dit-il, bouleversé à ce souvenir, avouant même avoir souvent pleuré quand on lui disait : tu resteras avec nous ! « Je réfléchissais beaucoup plus quand j’étais à l’armée ; depuis que je suis à l’école, je suis heureux ! » Avant d’ajouter que dès que son frère a regagné les rangs de l’armée, le bétail confisqué a été a restitué à la famille.

A ce moment, la bousculade redouble ; tous les jeunes veulent parler, expliquer comment ils ont été capturés - parfois à deux reprises - au cours de ces années terribles 1999-2000… Aux entretiens particuliers, on opte alors pour le témoignage de groupe. Six enfants sur vingt ont vraiment "fait" la guerre, les autres étant affectés à des tâches plus ménagères. Tous disent la honte de ces razzias, auprès de leur communauté, à la "recherche" de nourriture. Les journées commençaient toujours par la parade, suivies des tâches ménagères comme la recherche d’eau, de bois, le nettoyage, la cuisson des aliments… Pour se terminer, la nuit, par un tour de garde forcé à la belle étoile. Mais quand, épuisés par leur journée, les enfants s’endormaient au lieu de veiller à la sécurité du camp, ils n’échappaient jamais à la correction, le lendemain.

Les enfants ont moins souffert qu'ailleurs

« Chez nous, diront un peu plus tard les responsables sud soudanais de l’Unicef, qui ont parfois vécu eux-mêmes dans des camps de déplacés ou combattu au lieu d’aller à l’école, ce n’est pas comme au Liberia ou encore en Angola ; certes, la guerre a été terrible ici mais sans la sauvagerie des "manches courtes ou longues" [mains ou bras coupés] que l’on a vu ailleurs. Les enfants enrôlés ont terriblement souffert, ont eu faim, ont été battus, privés d’école mais jamais volontairement mutilés ». Chaque habitant, ici, a vécu une histoire extraordinaire, faite de fuites et de marches forcées pendant des mois entiers, et de cohabitation avec les serpents, les hyènes, les vipères, les crocodiles...

Anna Kima, aujourd’hui numéro 2 de la commission de démobilisation du sud (SDDR), a marché de nuit, pendant 3 mois, à l’époque où les différentes factions du sud se faisaient une guerre impitoyable (1988). L’émotion l’étreint en ce début de novembre 2006 quand soudain, à Leer, elle passe devant l’emplacement de son Tukul - une terre nue aujourd’hui que rien ne distingue de la nature environnante -, la hutte où elle vivait. C’est de là qu’elle est partie, son bébé de quelques mois dans les bras, pour se rendre à pieds à El Nazir, bourgade proche de la frontière éthiopienne. Et c’est là qu’elle est revenue quelques années plus tard pour participer à la réconciliation entre les populations du sud. A la fois Nuer et Dinka, elle sera d’abord rejetée par les deux camps avant de pouvoir participer à l’arrêt des hostilités, avec d’autres femmes, et semer les germes de l’Agrément de paix nord-sud, finalement signé en 2005. « Nous les femmes qui avions su si bien encourager la guerre, nous ne pouvions que réussir à jeter les bases de la paix ! »

Au sein de l’armée régulière soudanaise et des groupes n’ayant pas signé l’Agrément de paix, il reste encore 4 000 enfants à démobiliser, dont 500 filles.

Quand les femmes font la paix

Les femmes Hakamas ont joué un rôle assez considérable dans le déclenchement de conflits locaux pendant la longue guerre soudanaise : on a vu par exemple un simple différent entre femmes (Dinka et Nuer) autour d’un puits devenir le point de départ d’une lutte terrible : pressés de prendre parti dans ces conflits domestiques, les hommes qui s’y refusaient étaient traités de lâches et humiliés au sein de leur communauté.Pourquoi ne pas faire le chemin en sens inverse en demandant à ces mêmes femmes d’user de toute leur influence sur les hommes pour arrêter la guerre ? Cette interrogation à été à la base du mouvement qui s’est crée autour de la Résolution 1325 de l’ONU. Adoptée le 31 octobre 2000, cette résolution prend acte de l’impact des conflits armés sur les femmes, reconnaît officiellement l’importance de leur participation en tant qu’agents de paix et de sécurité, et l’utilité de leur contribution pour la prévention et la résolution des conflits, le maintien et la consolidation de la paix.

La Force de paix

Le 31 août 2006, le Conseil de sécurité de l’Onu donnait son feu vert à l’envoi de 22 000 Casques bleus au Darfour pour renforcer les 7 000 militaires de l’Union africaine déjà en place. Pourtant, et alors que la crise entrera en février 2007 dans sa 5e année, le Soudan vient seulement d’accepter le principe de l’envoi, au Darfour, d’une centaine de membres de l’Onu, dont une quarantaine d’observateurs.

En savoir plus

Le Haut-Nil Occidental, rebaptisé Etat de l'Union

Cet Etat du Sud, riche en pétrole, peuplé majoritairement de Dinka et de Nuer, a connu des années sombres : agitation, guerres… entrecoupées d’alliances entre les partis d’oppositions dès lors qu’il s’agissait de contrer les offensives gouvernementales. Peter Gadet, chef local de la SPLA et James Kuol, commissaire de la ville de garnison de Mayom, passé plus tard dans les rangs de la SPLA sont deux des noms les plus cités par les enfants soldats démobilisés de Leer. Certaines guerres ont parfois conduit plusieurs dizaines de milliers de civils à fuir vers les marais et les forêts ou plus au Sud vers Rumbek ou Tonj, ville qui a vu la libération, en septembre/octobre 2006, des enfants soldats rencontrés dans le camp de Mayo, au Nord de Khartoum.

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