France : « nos enfants vont mal »

Publié le 12 mai 2010 | Modifié le 23 décembre 2015

Anne Tursz, pédiatre, épidémiologiste et directrice de recherche à l’Inserm, dénonce la déliquescence du système de santé scolaire en France. Mais aussi le manque d’accompagnement des parents et futurs parents. Pour elle, « nos enfants vont mal, voire très mal». C’est notamment le résultat de « l’abandon de l’enfance par le gouvernement français ».

Vous dénoncez la dégradation du système de santé scolaire français ?

En effet, nous arrivons aujourd’hui à une situation très préoccupante : en moyenne, un médecin scolaire a la charge de 20 établissements. Des médecins scolaires partent à la retraite sans être remplacés. Et les conditions de travail des vacataires sont très dures : charge de travail importante, faiblesse de la rémunération…   Du coup, les candidats pour les postes, surtout en zone rurale, sont peu nombreux !

Certaines académies sont particulièrement démunies. Ainsi, dans le Pas-de-Calais en 2005-2006, (…) 24 % des secteurs scolaires du département n’étaient pas couverts.
Cette situation est un véritable gâchis, d’autant que les médecins scolaires ont une excellente formation spécialisée qui les rend aptes à reconnaître les pathologies particulières à la petite enfance, dont la maltraitance…

 

 

Dans ce domaine du « dépistage » de la maltraitance, vous dénoncez aussi le manque d’accompagnement des parents et futurs parents...

Il faut prendre la maltraitance très au sérieux ! La prévention devrait s’effectuer sur du long terme mais cela n’intéresse pas les politiques.

L’entretien du 4e mois de grossesse revêt une importance particulière car il permet aux professionnels de voir si certains parents n’ont pas envie de cette grossesse, s’il y a des signes inquiétants… Mais cet entretien n’est pas obligatoire aujourd’hui en France et certains avancent même que ce rendez-vous peut être stigmatisant pour les familles, que la sphère privée n’a pas à être pénétrée par des professionnels… Pourtant cet accompagnement de certains parents pendant la grossesse, comme après l’accouchement, est fondamental !

 

Vous plaidez également pour une éducation à la parentalité ?

Oui, il est important qu’une telle éducation soit dispensée aux adolescents car ce sont les futurs parents. Certains jeunes parents se retrouvent catapultés dans la parentalité, de jeunes femmes rentrent seules de la maternité, elles sont anxieuses, isolées, démunies de conseils… Des parents qui se retrouvent avec un bébé mais sans mode d’emploi ! Il faut que les adolescents sachent ce qu’est un enfant, qu’on a le droit de ne pas avoir d’enfants… Avoir un enfant peut être merveilleux, mais cela peut aussi être un cauchemar si ce n’est pas ce qu’on voulait. Les ados doivent savoir qu’un enfant n’est pas un jouet, mais une personne et pas toujours facile !

 

Un redressement de la médecine scolaire, un meilleur accompagnement des parents et futurs parents, une éducation à la parentalité … Toutes ces idées pour favoriser notamment le dépistage et la prévention de la maltraitance sont-elles réalisables aujourd’hui en France ?

 

La France n’est pas aujourd’hui sur la bonne voie en matière d’enfance. Mais nous ne devons pas cesser de nous battre pour autant.

Le dernier ouvrage d’Anne Tursz : Les Oubliés. Enfants maltraités en France et par la France. Paris, 2010, éditions du Seuil.