Trouver refuge en France ? Des enfants migrants racontent

Publié le 09 juillet 2018 | Modifié le 16 juillet 2018

Les jeunes réfugiés et migrants arrivés en France après un parcours plein de dangers ne trouvent pas la protection immédiate et l’accès à la santé et à l’éducation auxquels ils ont droit en tant qu’enfants. Nous sommes allés les écouter, eux et ceux qui leur viennent en aide.

On peut lire sur leur visage à quel point ces jeunes, des mineurs migrants, sont usés. On parle d’enfants qui ont éprouvé la peine de l’exil - parfois forcé, parfois motivé par l’absence d’horizon. On parle de mineurs qui se sont frayé un chemin parmi les routes les moins sûres du monde, d’adolescents qui ont franchi les cols enneigés des Alpes en risquant leur vie et qui sont aujourd’hui en France. Ils ont moins de 18 ans : les textes internationaux et le droit français  leur assurent un accès aux services essentiels mais ils se retrouvent sans protection sur le territoire français.

Des mineurs sans protection

Au cours du mois de juin, une équipe de l’UNICEF France s’est rendue dans les Hautes-Alpes (à Gap, Briançon et Veynes), pour aller à la rencontre d’enfants et adolescents étrangers isolés. Ce sont des « MNA », pour « mineurs non-accompagnés ». Parce qu’ils n’ont personne pour veiller sur eux, il revient aux institutions, et plus particulièrement aux départements dont c’est l’une des attributions, de les prendre en charge. Or, dans une large majorité des cas, ces jeunes sont livrés à leur sort.

À la frontière franco-italienne, où les contrôles ont été rétablis en 2015, les forces de l’ordre refoulent à la frontière les migrants, sans toujours tenir compte de la situation spécifique des moins de 18 ans parmi eux . Or, les mineurs se voient refuser l’accès au territoire français en dehors de tout cadre légal et donc dans des conditions qui compromettent le respect de leurs droits fondamentaux. C’est ce que rappelle maître Agnès Vibert-Guigue, qui défend plusieurs mineurs isolés.

Côté français, le conseil départemental est chargé de l’évaluation de la situation des mineurs recueillis par des associations ou identifiés par la police des frontières. Il procède en premier lieu à une évaluation de la minorité, pour s’assurer que la personne qui demande à être protégée a bien moins de 18 ans. Pour les jeunes qui font l’objet de cette évaluation, les décisions paraissent fondées sur des critères imprécis, arbitraires et sont fortement influencées par la personne qui évalue. À Veynes, Renaud*, nous parle de son ressenti après son examen de minorité :

L’avocate Agnès Vibert-Guigue corrobore les impressions de Renaud :

Quand un jeune est reconnu mineur au terme de cette évaluation, il peut être orienté vers un autre département auquel il est confié par le procureur de la République. Il s’agit là d’une décision de justice qui permet normalement à l’adolescent d’être pris en charge dans une structure d’accueil en France. Mais l’histoire de Daniel* montre que ce n’est pas toujours le cas. Parti de la Guinée-Conakry, il est arrivé en France à Briançon et il a été envoyé dans un centre situé à 600 kilomètres. Il nous parle des conditions d’accueil.

Le cas de Daniel n’est pas isolé : de nombreux mineurs non-accompagnés étrangers, pourtant confiés par un magistrat à un département pour qu’ils soient protégés, finissent par dormir dans les rues, s’indigne maître Agnès Vibert-Guigue. Beaucoup des jeunes passés par les Hautes-Alpes sont redirigés vers le département des Bouches-du-Rhône. Mais une fois qu’ils arrivent à Marseille, pas de place pour eux, a constaté l’avocate. Les jeunes finissent par vivre aux abords de la gare Saint-Charles : « Ils dorment là, avec tous les risques que cela comporte : trafic de drogue, prostitution… On laisse ces jeunes dans un endroit où ils peuvent tomber entre les mains de trafiquants. Par contre, le département leur propose de venir trois fois par semaine pour un repas, mais sans couchage. C’est ça, la réalité ! »

Le soutien essentiel des bénévoles  

Plutôt que de continuer à dormir sur un matelas à même le sol dans un couloir non-chauffé en plein hiver, Daniel a fait demi-tour et s’est rapproché des bénévoles qui l’avaient accueilli à Briançon. C’est chez eux qu’il est aujourd’hui hébergé. Pour Ann et son mari, il était impensable de rester sans rien faire.

Parce qu’il a été reconnu mineur, le parcours de Daniel a été plus facile. Or, souvent, le conseil départemental conclut que la personne qui demande la protection n’est pas mineure. Les jeunes concernés peuvent contester cette décision auprès d’un juge des enfants. Mais dans l’intervalle, et même si le juge des enfants pourrait ordonner une protection dans l’attente de l’audience, ils ne disposent d’aucun accompagnement.

Ce sont des particuliers et des associations qui se mobilisent auprès de ces jeunes cantonnés à l’errance. Pour les héberger et les nourrir, un collectif a investi un immeuble désaffecté près de la gare de Veynes. Cet endroit est devenu un « Chum », pour « Centre d’hébergement d’urgence pour mineurs isolés ».

Plusieurs jeunes y vivent ou y passent une partie de leur journée. Les bénévoles qui les entourent leur apportent un appui juridique afin qu’ils connaissent leurs droits. Pour Mila*, l’une des bénévoles, ce sont avant tout des enfants et ils doivent être accueillis comme tels.

À quelques mètres du centre, nous avons rencontré Marc. Quand il a appris que de jeunes étrangers allaient résider là, il a d’abord songé aux incidences que cela pourrait avoir pour sa sécurité et pour sa maison. Il s’est rendu compte qu’il n’avait rien à craindre d’eux, bien au contraire.

Un casse-tête administratif

Pour comprendre pourquoi la scolarisation de ces jeunes est rendue impossible, il faut prendre en compte le découpage territorial. Plusieurs des jeunes présents au Chum disposent d’une décision de justice qui les place sous la protection du département des Bouches-du-Rhône. Mais compte tenu des conditions d’accueil, beaucoup reviennent dans le département voisin, les Hautes-Alpes, pour disposer d’un endroit - même précaire - où dormir.

L’inspection académique des Hautes-Alpes estime qu’il revient aux Bouches-du-Rhône de les scolariser et refuse donc de leur ouvrir des places dans les établissements du département. Cette situation a poussé Marc à héberger un jeune chez lui : désormais domicilié dans les Hautes-Alpes, Adrien* peut aller à l’école.

C’est bien l’absence de prise en charge par l’État et les départements qui pousse des particuliers comme Marc, Mila ou Ann, à pallier le manque d’accompagnement. Mais accueillir un mineur chez soi c’est faire face à un parcours difficile.

« Il y a des moments où j’ai pleuré, révèle Ann, avec le sentiment de gravir des montagnes toute la journée. Il me semblait que chaque nouvelle demande à effectuer était un nouvel obstacle à franchir, c’était épuisant. » Elle explique avoir consacré deux heures par jour pendant six mois à la consolidation du dossier de Daniel.

Ann s’est sentie extrêmement seule. « J’ai eu le sentiment que certaines institutions se déchargeaient de toute responsabilité, indique-t-elle. Avec parfois la désagréable impression que quand je demandais de l’aide, on me répondait : "Vous le vouliez, cet ado ? Maintenant que vous l’avez, vous vous débrouillez." »

Son combat, partagé par les bénévoles du Chum, c’est de faire en sorte que l’on n’oublie pas que ces enfants, ces adolescents, quel que soit leur statut migratoire, sont des êtres humains. Tous demeurent persuadés que d’autres personnes les rejoindront pour mettre en œuvre un accueil digne.

Pour chaque enfant, apprendre

Enseignante en CAP, Stéphanie, accueille deux jeunes étrangers – dont Daniel - dans une de ses classes. Elle affirme avec force que leur présence a considérablement amélioré l’atmosphère de travail car après avoir été privés de scolarité, ces adolescents migrants ont profondément conscience de la valeur de l’éducation.

Pour Daniel, aller à l’école, apprendre et s’épanouir, c’est le seul moyen de « devenir quelqu’un ». Fort de ce qu’il aura assimilé, il espère pouvoir retourner dans son pays et y créer sa propre entreprise. Lui a été épaulé, accueilli et entouré par une famille de bénévoles et il a une conscience aigüe d’avoir eu plus de chance que d’autres.

Au Chum de Veynes, l’envie de bénéficier d’un accès à l’école est toute aussi forte. Marc*, un jeune qui conteste devant la justice l’évaluation de minorité du département qui le dit majeur, a composé un slam à ce sujet.

Pour que d’autres enfants et jeunes puissent construire leur avenir, la France doit respecter son obligation de les protéger et de leur donner accès à la santé, à l’éducation, quel que soit leur statut migratoire.

*Ces prénoms ont été modifiés.

Pour en savoir plus sur le Chum, écoutez : https://soundcloud.com/user-75768167/chum-chum-chum-1-ce-quaccueillir-veut-dire