Les femmes tuées en toute impunité au Guatemala

Publié le 14 décembre 2004 | Modifié le 05 février 2016

Alors que l’attention médiatique se concentre aujourd’hui sur la ville mexicaine de Ciudad Juarez, où plus de 400 femmes ont été tuées en dix ans, la situation est également dramatique au Guatemala.

Dans ce petit pays d’Amérique centrale, la violence à l’égard des femmes est omniprésente. Plus de 450 femmes ont été assassinées en 2004. Poignardée ou tuées à bout portant, torturées, souvent violées, ces femmes sont les victimes de bourreaux qui bénéficient, pour la plupart, d’une totale impunité.

En réponse à ces meurtres, le gouvernement guatémaltèque préfère pointer du doigt le crime organisé et les gangs armés, plutôt que de prendre de réelles mesures judiciaires. La cruauté de gangs comme la « Mara Salvatrucha » et la « Mara-18 » est avérée. Ceux-ci n’hésitent pas à violer et assassiner les jeunes femmes qui refusent leurs avances, sexuelles ou criminelles. D’autres paramètres peuvent entrer en compte. « Aujourd’hui, les femmes sont les victimes de règlements de compte entre bandes armées, » indique Gladys Acosta, représentante de l’UNICEF au Guatemala. « Il suffit qu’une querelle éclate entre deux membres de gangs rivaux, pour que l’on s’en prenne automatiquement à la fiancée, ou bien à la sœur de l’un d’entre eux. La femme n’est qu’un instrument de plus pour terroriser et faire pression, ce n’est qu’un intermédiaire, » ajoute-t-elle.

Objets de convoitise, instruments du chantage inter-gangs, les victimes de ces meurtres presque quotidiens sont de plus en plus jeunes. En 2003, sur les 383 meurtres recensés, 200 des victimes étaient âgées de 13 à 30 ans. Le rapporteur de l'Organisation des Etats américains (OEA) pour les femmes, la Péruvienne Susana Villaran, avait estimé en septembre dernier que le nombre de crimes contre des femmes pourrait atteindre 700 cette année, jugeant la situation "alarmante".

Cibles quasi systématiques des gangs armés, les femmes guatémaltèques sont aussi les premières victimes sur le front de la violence intra-familiale. Selon Geovana Lemus, présidente de la Coordination pour la prévention de la violence contre les femmes, 80.000 plaintes pour violences conjugales ont été déposées depuis l'an 2000 mais aucune n'a été suivie d'une enquête. Là encore, l’impunité règne. Dans la majorité des cas, les femmes n’osent pas porter plainte. Elles savent qu’elles se heurteront à l’inertie générale du système judiciaire, aussi bien au niveau local, que national. Lorsque certaines d’entre elles se décident à dénoncer leur agresseur, la police et la justice se contentent de recueillir leurs témoignages, aucune enquête n’est engagée.

Plusieurs associations de défense des droits de la femme au Guatemala ont récemment demandé au parlement une réforme du code pénal afin que la violence intra-familiale et le harcèlement sexuel soient reconnus comme un délit. Des milliers de femmes ont manifesté jeudi dernier dans les rues de la capitale pour plus de sécurité et la modification du code pénal. En l'espace de deux jours, six cadavres de femmes assassinées avaient été retrouvés, le dernier a été découvert dans un fossé jeudi matin dans la banlieue de Guatemala.
 

Interview de Gladys Acosta, représentante de l’UNICEF au Guatemala

« Les hommes se sont mis dans la tête que l’on peut « corriger » une femme ou un enfant selon son désir »

Cette année, on parle de plus de 450 meurtres de femmes au Guatemala. Ce chiffre est stupéfiant. Quelles sont les origines de tant de violence ?
Tout d’abord, je dirais que la violence faite aux femmes au Guatemala fait partie de l’Histoire. Lorsque l’on entend les récits relatant comment les femmes étaient assassinées et torturées pendant la guerre civile, on réalise que la violence vient de très loin. On peut remonter encore plus loin, à la colonisation, qui a été extrêmement violente. L’attitude des colons est entrée chez les gens, elle a influencé leur culture. Aujourd’hui, les femmes sont les victimes, pour la plupart, de règlements de compte entre bandes armées, que l’on appelle les « maras ». La criminalité est un réel problème au Guatemala. Il suffit qu’une querelle éclate entre deux membres de gangs rivaux, pour que l’on s’en prenne automatiquement à la fiancée, ou bien à la sœur de l’un d’entre eux. La femme n’est qu’un instrument de plus pour terroriser et faire pression, ce n’est qu’un intermédiaire.

Face à cette criminalité, quelle est la réponse du gouvernement ?
Le gouvernement guatémaltèque a promis d’améliorer le système judiciaire et de mettre en place une police technique. Celle-ci sera en charge, dans le cas d’un meurtre ou d’un agression, d’accumuler les preuves, de relever les empreintes… Car aujourd’hui, il n’existe aucun fichier d’empreintes. Au Guatemala, les processus judiciaires sont très lents, de même que les mécanismes gouvernementaux. Les gens au pouvoir ne veulent pas forcément mettre en place une police spécifique dédiée à ce genre d’affaires. Il faut savoir aussi qu’au Guatemala, la femme n’est tout simplement pas respectée. La culture est discriminatoire vis à vis des femmes, surtout dans les milieux populaires, car il est considéré que c’est l’homme qui doit régner en maître exclusif.

Ce phénomène prend donc ses racines dans la culture même du pays ?
Bien sûr, c’est une culture qui écrase la femme. Une culture qui ne la pousse pas à étudier, pour s’élever de sa condition. Les filles abandonnent l’école très tôt, pour aller travailler comme domestiques dans les villes, ou pour se marier. Elles ont des enfants très jeunes, ce qui les coupe des éventuelles opportunités professionnelles qui pourraient se présenter à elles. Et cela reproduit le cercle vicieux de la pauvreté qui sévit au Guatemala. Mais attention ! Même si la frustration est énorme au sein des populations, la pauvreté n’explique pas tout. La violence dont les femmes sont victimes au sein même des familles est inacceptable.

Vous voulez dire que la violence conjugale est l’autre fléau dont souffrent les femmes guatémaltèques ?
En effet, si elle ne cause pas la mort, la violence conjugale concerne de nombreuses femmes. Les hommes se comportent comme les maîtres du corps des femmes. Nous avons du mal à avoir accès aux foyers et à savoir réellement ce qui s’y passe. Mais l’on commence à briser le silence, et à nous parler de plus en plus de femmes et de jeunes filles qui sont battues chez elles. Nous avons récemment mené une enquête dans une région du Guatemala frontalière avec le Mexique. Nous nous sommes aperçus que 70% des femmes impliquées dans des réseaux de prostitution avaient été auparavant victimes de violences au sein de leur famille. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et révèlent l’ampleur du travail qu’il nous reste à accomplir. Les hommes se sont mis dans la tête que l’on peut « corriger » une femme ou un enfant selon son désir. Il faut que la famille change, au Guatemala, car pour beaucoup de femmes et d’enfants, ce n’est pas le lieu où ils sont le plus en sécurité et épanouis. Mais ce qui me donne de l’espoir, c’est que plusieurs groupes de femmes ont fait de la violence faire aux femmes leur combat. Il y a une prise de conscience qui s’effectue peu à peu. Les hommes ne veulent pas entendre parler de ça, mais il va falloir qu’ils l’acceptent, car ce femmes n’abandonneront pas leur cause.

Que fait l’UNICEF ?

L’UNICEF a entrepris, depuis plusieurs années, une collaboration avec les maires de plusieurs villes du Guatemala, parmi les plus pauvres du pays. A partir de janvier 2005, un programme sera lancé à Guatemala City, la capitale, en partenariat avec l’UNESCO et le ministère du Travail guatémaltèque, qui vise à sensibiliser les agents de police aux droits des femmes et des enfants. La première étape est une formation à l’Ecole de Police, que les agents suivent sur plusieurs jours. La seconde étape est la mise en place, dans chaque commissariat, d’une unité dédiée aux droits des femmes et des enfants. L’objectif est d’étendre ce programme à tout le pays. L’UNICEF soutient également plusieurs associations de défense des droits de la femme

Le Guatemala en bref :

Le Guatemala, petit pays d’Amérique centrale de 11 millions d’habitants, a été le théâtre d’une guerre civile qui a duré 36 ans. En 1996, une paix relative s’est établie, mais la délinquance et le crime organisé sont omniprésents.
En 2004, 450 femmes ont été assassinées
En 2003, 383 meurtres de femmes ont été recensés. 200 des victimes étaient âgées de 13 à 30 ans
Les communautés indiennes sont les plus touchées par les délits contre les femmes, qui ont atteint 2 800 cas enregistrés au cours du premier semestre 2004, dont 1 500 viols
80 000 plaintes pour violences conjugales ont été déposées depuis l’an 2000, mais aucune n’a été suivie d’une enquête.

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