« Leur vie de famille souffre »

Publié le 19 novembre 2009 | Modifié le 05 janvier 2016

Véronique Mougin et Pascal Bachelet, auteurs du livre Papa, maman, la rue et moi, ont suivi huit personnes sans-logis pendant deux ans. Retour sur cette expérience avec Véronique Mougin.

Comment vous est venue l’idée de ce livre ?
D’abord, nous avions envie de comprendre comment et pourquoi on devient sans-logis. Pour expliquer cette situation, on entend souvent parler d’« accident de la vie », de séparation ou de migration... Nous voulions aller voir ce qui se cache derrière ces mots, et prendre le temps de comprendre quelles raisons, conjoncturelles, professionnelles, psychologiques, expliquent que quelqu’un se retrouve dehors et comment il s’en sort, ou pas.

Quelles difficultés rencontrées pour convaincre les personnes de témoigner?
Nous avons rencontré les témoins de ce livre grâce au Centre d’action sociale protestant, qui nous a énormément aidés en nous ouvrant largement les portes de ses centres d’hébergement. Ce sont les travailleurs sociaux qui ont d’abord cherché qui serait susceptible d’accepter la présence de journalistes à ses côtés pendant de longs mois... Ensuite, nous avons rencontré les hommes et femmes « volontaires ». Ceux qui finalement témoignent dans notre ouvrage ont accepté d'y apparaître à visage découvert après de longs échanges sur nos intentions et la manière dont nous souhaitions appréhender le thème de la vie de famille pour les sans-domiciles. Pour certains, témoigner dans ce livre est une manière de « valoriser » une expérience pénible et dévalorisante, la privation d’un toit à soi. D’autres appréciaient cet exercice d’interview au long cours, ou espéraient sans doute que leur témoignage pourrait éventuellement accélérer leur relogement. Tous ont eu envie de poser un acte militant, et de montrer un autre visage des sans-logis, loin des clichés habituels (homme seul, qui a « choisi cette vie », qui « préfère vivre aux crochets de la société » etc...). Une relation de confiance s’est instaurée entre eux et nous, qui nous a permis d’être présent à la fois au quotidien et lors d’évènements extraordinaires : départ à la maternité pour Marie-Madeleine, emménagement en HLM de Célestine après six ans de galère,  retour au pays de Said Zaidi, un septuagénaire venu d’Algérie...
 
Que retenez-vous de cette expérience ?
Les sans-logis ne sont pas si isolés qu’on voudrait bien le croire. Ils ont, pour beaucoup, une parentèle, des frères, des sœurs, des parents, qui existent très fort dans leur vie même si les conflits passés ou l’éloignement géographique ont pu abîmer ce lien. Leurs enfants aussi sont une des raisons numéro un pour « s’en sortir ». Nous avons passé deux ans auprès de parents sans-logis, nous les avons vus parfois démoralisés, culpabilisés, débordés, anxieux, épuisés, maladroits. Mais aimants. Pugnaces. Nous avons vus des pères et des mères qui, comme tout le monde, faisaient ce qu’ils pouvaient pour élever correctement leur progéniture et qui, comme peu, s’adaptaient aux coups tordus de l’existence, et tentaient d’en protéger leur descendance. Concrètement, élever ses enfants sans toit à soi nécessite d’innombrables qualités. Adaptabilité obligatoire pour gérer au mieux la vie de famille dans un squat sans eau courante. Discrétion demandée à ceux qui logent chez des amis. Imagination requise pour occuper les enfants toute la journée, quand l’hôtelier interdit que l’on joue hors de la chambre. Sens de la débrouille nécessaire pour tous, y compris ceux qui logent en foyer.

Autre constat : la vie de famille souffre du mal-logement, alors même que le maintien de relations familiales peut favoriser, de l’avis des experts, la réinsertion sociale. Pour fréquent qu’il soit (en France, d’après l’Insee, une personne sur cinq s’est retrouvée sans logement à un moment de sa vie), le fait de se retrouver sans toit induit un sentiment de honte très destructeur. La plupart des adultes mal logés que nous avons rencontrés témoignent d’un manque d’estime d’eux-mêmes. Souvent, ils finissent par éviter leurs proches, pour leur dissimuler leur « déchéance »... L’exercice de leur parentalité est aussi mis en danger. La vie dans l’insalubrité, chez des tiers ou à l’hôtel, est génératrice de promiscuité, de conflits, cercle vicieux qui peut aboutir à l’explosion de la famille, même si théoriquement le placement d’enfant « pour raison économique » est interdit. Quant aux foyers d’hébergement, confrontés à la présence grandissante de gamins, ils ne permettent pas toujours le maintien d’une vie de famille sereine. Beaucoup de femmes y sont hébergées avec leur progéniture : mais comment représenter l’autorité quand on vit soi-même sous le regard de travailleurs sociaux ? Concrètement, les personnes hébergées en foyer ont souvent des frères, des sœurs, un ou une amoureux(se), voire même des enfants, qui vivent à l’extérieur. Mais comment continuer à les fréquenter ? Où recevoir ses mioches quand on est un papa divorcé hébergé en collectivité ? Comment rendre les invitations à ses proches ? Souvent, le règlement des centres d’hébergement interdit les visites. La plupart des foyers n’accepte pas les couples. Ce genre de restrictions de la vie sociale s’explique notamment par des raisons de sécurité. Mais aussi, peut-être, par une difficulté à concevoir que les personnes sans-logis soient des gens « comme les autres », avec une vie familiale, parfois chaotique, mais réelle.

C’est un livre-plaidoyer. Vous adressez quel message aux politiques ?
Les hommes et femmes qui nous avons suivi subissent une double peine : sans logis, leur vie de famille souffre immanquablement. L’absence de toit, le mal logement, facilitent les ruptures : couples brisés, enfants séparés de l’un ou de ses deux parents, prise de distance avec la famille... Or, garantir le droit de vivre en famille et loger décemment ses citoyens sont deux responsabilités de l’Etat. La  Charte sociale européenne, ratifiée par la France en 1973 garantit « à chacun un logement salubre » et « fait obligation de proposer une offre suffisante de logements d’un coût abordable ». Texte très éloigné de la réalité d’aujourd’hui. En France, il manque encore 800 000 toits selon la fondation Abbé Pierre. Alors qu’il faudrait en construire entre 400 000 et 500 000 par an, et ce pendant plusieurs années, pour résorber le déficit, la progression des mises en chantier s’est essoufflée en 2008. Des familles entières se retrouvent à l’hôtel ou en foyer. Non seulement cette défausse de l’Etat est dramatique pour les familles, mais elle s’avère ruineuse. Un ménage hébergé à l’hôtel en région parisienne coûte à la collectivité 19 122 euros par an, hors accompagnement social et frais de structure. En centre d’hébergement et de réinsertion sociale, c’est 52 254 euros, quand une location ou sous-location dans le privé reviendrait, à la louche, à 10 000 euros maximum par logement et par an... Pour réduire le nombre des mal-logés et des sans-logis, des solutions existent : sur la seule période 2002-2005, 28 rapports officiels sur la crise du logement ont été recensés, contenant à eux seuls plus d’un millier de propositions régulièrement recyclées faute d’avoir été toutes mises en œuvre. Veut-on réellement s’attaquer à ce problème ?

 

Papa, maman, la rue et moi, textes de Véronique Mougin, photos de Pascal Bachelet, éditions pascal Bachelet, 29 euros, 127 pages.

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