Marie-Rose Moro, chef de service en pédopsychiatrie à l'Hôpital Avicenne de Bobigny

Publié le 21 novembre 2004 | Modifié le 24 juin 2015

Pédopsychiatre, Marie-Rose Moro a suivi des missions psychologiques dans plusieurs pays du monde en situation de crise humanitaire. Elle a développé des techniques de soins psychologiques pour aider les populations victimes de catastrophes naturelles ou de conflits. C'est dans ce cadre qu'elle s'est occupée de la prise en charge psychologique d'enfants soldats démobilisés. Marie-Rose Moro est également l'auteur d'un rapport intitulé « Les enfants de l'exil », réalisé pour l'UNICEF et la SONACOTRA

 
Depuis combien de temps travaillez-vous sur les troubles psychologiques des enfants qui ont vécu une situation de crise ?
Je travaille depuis 1989, avec une équipe, sur des missions de santé mentale lors de situations de crise. La première s’est déroulée en Arménie, après le tremblement de terre. Les gens nous disaient que leur âme était touchée, que leurs enfants ne dormaient pas. Pour évoquer leur souffrance psychologique et psychique, ils parlaient des «choses du dedans», des «choses de la nuit». Quand vous avez eu peur de mourir, le syndrome post-traumatique ne se voit pas. Il faut parler avec les personnes pour qu’elles nous livrent leur secret. C’est ainsi que nous avons ouvert en Arménie un centre pour les enfants et les adolescents. Après l’urgence, ce centre s’est mis a accueillir les enfants des rues. Ce qui est intéressant, c’est que parmi ces enfants, on a pu retrouver un certain nombre des victimes du tremblement de terre qui n’avaient pas pu être soignées. Lorsque l’on ne s’occupe pas bien de ces traumas, cela provoque des psychopathologies à vie.

C’est dans le cadre de l’une de ces missions que vous avez rencontré des ex-enfants soldats ?
Oui, par exemple en Sierra Leone. Mais je dois dire que nulle part je n’ai trouvé une utilisation systématique des enfants dans les conflits. Je suis une clinicienne-guérisseuse, et ce que je vois sur le terrain, c’est que ce n’est pas sur les enfants que repose la guerre. Par contre, ce sont en effet des victimes privilégiées de la guerre : ils sautent sur des mines, sont victimes de violences… Mais je ne peux pas parler d’enrôlement systématique. Et puis, il faut également évoquer un certain contexte et ne pas regarder les choses avec nos yeux à nous. Dans certains pays, il y a des passages accélérés entre l’enfance et l’âge adulte : avant 18 ans, on est déjà adulte, l’adolescence n’existe pas. Alors que chez nous, l’adolescence dure très longtemps. Sur le terrain, les gens nous disent qu’ils sont très blessés de l’image que cela renvoie d’eux. Il faut avoir un regard pondéré sur la situation.
 
Les enfants soldats, c’est pourtant un phénomène bien réel. Comment réagissent les communautés ?
En Sierra Leone, les gens le disent : c’est un acte grave d’impliquer un enfant dans la guerre. C’est une transgression, cela veut dire qu’il sera obligé de tuer. Pour tout le monde, c’est très grave. Mais les gens le font pour gagner la guerre. D’autres disent que c’est un honte, que cela va jeter l’opprobre sur les générations à venir. Il y a des enfants qui sont « cassés » et qui ne reviendront jamais de cette expérience. Dans les sociétés, il y a ceux qui les voient comme des meurtriers, des agresseurs, et ceux qui les voient comme des victimes. Car ces enfants on été mis dans des situations où ils n’avaient aucune alternative : c’était ça ou la mort. Notre rôle est d’aider les sociétés à trouver des moyens pour les réhabiliter. Ce n’est pas à nous de le faire complètement, c’est à la communauté de prendre ces enfants en charge. Nous, nous pouvons soigner les enfants partiellement, participer à des processus de réhabilitation. Mais pour que les sociétés continuent à vivre, il faut une justice et un pardon au sein de la communauté.

Les ex-enfants soldats ressentent-ils de la culpabilité ?
Enormément. Ces enfants ont l’impression d’être couverts de honte. Mais c’est vrai pour tous ceux qui ont vécu des traumatismes. Ils se sentent humiliés. Plus le trauma est grave, plus on a le sentiment de ne pas être à la hauteur. Les enfants peuvent cacher ces traumas pendant des années parfois : ils prennent des drogues, de l’alcool, des solvants, tout simplement pour oublier. Ils prennent des risques pour se prouver qu’ils existent. Les adolescents surtout : plus ils sont fragiles, plus ils vont être violents, et retourner cette violence contre leurs proches. Les traumas non-guéris se transforment en violence : contre soi-même, contre les autres. Je me souviens d’un cas en particulier. En Sierra Leone, on avait suivi un ex-enfant soldat. L’enfant était venu nous voir sans nous avouer, tout d’abord, qu’il avait participé au conflit au sein des forces armées. Il lui restait très peu de membres de sa famille. Au bout de quelques séances, il a enfin accepté de nous révéler ce qui lui était arrivé. Selon ses dires, on lui donnait des drogues sous l’emprise desquelles il avait été amené à faire des choses horribles, que même les adultes n’osaient faire. La nuit, il faisait des cauchemars, il voyait des cadavres. Il n’arrivait pas à dormir. Il avait l’impression de ne plus avoir le droit de vivre. Grâce à nous, il avait réussi à se reconstruire un peu. Sa tante est un jour venue nous voir. Et voici ce qu’elle nous a dit : « Cet enfant, vous l’avez soigné, mais pas guéri. C’est à nous de le guérir. » J’ai trouvé cette expression très jolie. La guérison de l’enfant appartient aux sociétés. L’enfant allait, au cours de rituels, guérir avec l’aide de sa communauté.

Alors la guérison ne vient pas de vous, mais du retour à la société ?
Tout à fait. Nous, les psychiatres occidentaux, nous sommes là en moment de crise, pour écouter, pour parler, distribuer des médicaments. Nous sommes des inducteurs. Nous donnons la possibilité aux communautés de surmonter les crises. Les enfants viennent nous parler : ils redeviennent des êtres humains, eux qui avaient l’impression d’être devenus des animaux. On les humanise. Et on le leur dit : « Quel que soit ce qui vous est arrivé, vous êtes des êtres humains. » Après, le rôle des sociétés est très important. Nous devons veiller à ne pas nuire, à ne pas donner l’impression que l’on va faire mieux qu’elles. C’est sans illusion que l’on fait ce travail, avec beaucoup de lucidité. Nous ne sommes qu’un élément d’un système qui doit se mettre en marche pour la réparation de l’enfant. Nous ne sommes pas capables de tout faire. Dans certaines situation, la manière d’appréhender les choses change en fonction des contextes socio-culturels et politiques. 

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