Pakistan : choisir sa victime, choisir sa cause

Publié le 30 septembre 2010 | Modifié le 04 janvier 2016

Parce que l’attention accordée au Pakistan n’est pas à la hauteur des besoins gigantesques auxquels fait face le pays suite aux inondations, Patrick Poivre d’Arvor, ambassadeur de l’UNICEF et Jacques Hintzy, président de l’UNICEF France de 1999 à 2012, se sont exprimés dans une tribune, parue sur le site internet du journal Le Monde (lemonde.fr) le 30 septembre 2010.

Fin juillet 2010, des pluies torrentielles se sont abattues sur le Pakistan noyant sous les eaux un cinquième du territoire. Les inondations, qui continuent dans le Sud du pays, obligent, aujourd’hui encore, les habitants à quitter leur domicile.

Or, malgré l’étendue et la gravité de la catastrophe, les acteurs humanitaires constatent que les besoins de financements pour faire face à l’urgence sont loin d’être couverts. A ce jour, les fonds reçus par l’Unicef ne couvrent qu’un tiers de son appel d’urgence ! Ce fossé entre les besoins et la générosité publique ne pose pas seulement des problèmes vitaux évidents pour les victimes et les acteurs de secours. Elle interroge en profondeur les mécanismes qui régissent l’aide humanitaire.

Il est admis que celle-ci doit diriger ses efforts en priorité vers les personnes les plus nécessiteuses et ce, indépendamment de leur appartenance politique, ethnique et religieuse, ou encore de leur localisation géographique. Sur le papier, l’aide doit aussi être proportionnelle à l’ampleur des besoins. Cela sonne comme une évidence. Or, près de trois mois après la catastrophe, une large proportion des 20 millions de Pakistanais affectés par les inondations (dont la moitié d’enfants) n’a toujours pas eu accès à l’aide et se trouve dans une situation plus que critique. Ni l’attention médiatique, ni la mobilisation des donateurs, privés et publics, ne sont à la hauteur.

Pour être considérées comme dignes d’être secourues, susciter générosité et attention des pays, les victimes des crises doivent être à l’agenda des médias. L’hypermédiatisation de nos sociétés a certes contribué à rendre visibles des crises ou des drames collectifs qui, auparavant, restaient dans l’ombre. On ne peut que s’en réjouir. Mais pour qu’une crise devienne une « crise CNN », émeuve et provoque un élan solidaire, l’alchimie de ces facteurs est devenue un impératif auquel la victime doit obéir selon un strict et complexe cahier des charges.

Le cahier des charges de la victime

La crise doit se produire à un moment propice où l’actualité est monotone ; elle doit être visible, spectaculaire et contenir dans le temps ténu d’un sujet du JT de 20 heures un symbole puissant et apocalyptique. Elle doit aussi se passer « près de chez vous » ou, à tout le moins, inspirer un sentiment de proximité avec les victimes. L’image de la victime doit être émouvante, la cause défendable. Rappelons-nous du tsunami. C’était au lendemain de Noël, il y avait de nombreux touristes occidentaux et les images des vidéastes amateurs étaient impressionnantes.

Au vu de ces critères, les victimes du Pakistan partent avec de nombreux handicaps. Les inondations se sont produites en pleine période estivale quand les télévisions sont passées à la programmation de l’été qui exclut les grandes mobilisations médiatiques. Le Pakistan est loin et subit de plein fouet ce que certains ont appelé la « loi du mort kilométrique », selon laquelle la générosité est inversement proportionnelle au nombre de kilomètres entre les victimes et les généreux donateurs. Ajoutons que les Pakistanais ne suscitent pas spontanément l’empathie : à force de discours simplistes les assimilant à de dangereux islamistes radicaux, s’impose peu à peu l’image d’une victime suspecte.

Pour mobiliser, les discours humanitaires s’engouffrent naturellement dans ces critères de sélection imposés aux crises. Le message doit nourrir un sentiment de  course contre la mort,  évoquer une victime pure dans une communauté bienveillante et apporter la solution par l’image d’un humanitaire sans lequel aucun secours n’est possible.

Plutôt que de se renvoyer la faute entre médias et acteurs humanitaires, mieux vaut admettre  une invitation à plus de réflexion et de discernement. 

Ceux qui critiquent la dramatisation des discours humanitaires ont raison : ces derniers devraient éviter les surenchères morbides et inflations langagières qui présentent chaque catastrophe comme plus grave que la précédente, au risque de faire tourner à vide les messages d’alerte. De leur côté, et malgré leurs contraintes, les médias devraient s’interroger sur la simplification outrancière de l’actualité internationale, sur la sélection féroce des sujets imposée par la réduction des budgets alloués aux reportages à l’étranger, et sur les images équivoques qu’ils font vivre dans l’esprit du public. Ce n’est pas ainsi que l’on satisfait ce que Camus appelait « l’appétit de clarté ».

Choisir entre les victimes ?

Si l’on considère l’indépendance de l’aide humanitaire comme un principe-clé, on ne peut pas d’un côté s’offusquer de la partialité suspecte dont font preuve les Etats quand ils se mobilisent ou se taisent sur une cause, et de l’autre côté accepter sans sourciller que les victimes soient contraintes de se conformer à un «cahier des charges » pour séduire. On ne peut pas fustiger les règles du jeu politique mais accepter celles de la publicité des causes pour gagner le cœur des médias et obtenir le soutien des donateurs publics et privés.

Dans un contexte de diminution des aides gouvernementales, le traitement  de la crise au Pakistan est un révélateur de notre capacité à aider toutes les victimes, sans distinction. 

L’UNICEF a lancé un appel de plus de 110 millions d’euros, pour répondre aux besoins vitaux des enfants et leurs familles pendant trois mois, en particulier en eau et assainissement, essentiels pour lutter contre les maladies liées à l’insalubrité. Au Pakistan, des millions de personnes sont déplacées. Moins d’un tiers a accès à une eau potable, moins d’une sur 5 à des installations sanitaires de base, tandis que plus des trois quart des sinistrés commencent à souffrir de pénuries de vivres dans la province du Sindh, l’une des plus affectées. Il n’est pas trop tard pour démontrer que l’aide humanitaire est guidée par ces besoins urgents, et non allouée à la tête du client. Mais le temps presse. Les enfants pakistanais ont besoin de nous. Ce sont aussi les nôtres.

 

Patrick Poivre d'Arvor, ambassadeur de l'UNICEF, et Jacques Hintzy, président de l'UNICEF France.

Inscrivez-vous

Suivez toutes les actualités de l'UNICEF