S’appuyer sur la communauté pour protéger l’enfant

Publié le 23 novembre 2008 | Modifié le 31 août 2015

Pierre Ferry, responsable protection de l’enfance à l’Unicef pour l’Afrique de l’ouest et du centre, présente, à l'occasion du Congrès de Rio, les réflexions que pose la lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants, contre les abus et contre l'excision.

Pierre Ferry, responsable protection de l’enfance à l’Unicef pour l’Afrique de l’ouest et du centre, présente, à l'occasion du Congrès de Rio, les réflexions que pose la lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants et contre les abus.

Qu’attendez-vous du Congrès de Rio ?

D’abord une prise de conscience plus importante du problème dans les médias et dans l’opinion. Mais aussi des engagements clairs et concrets de la part des Etats (nous pourrons éventuellement les leur rappeler si les progrès sont trop lents). Enfin, la définition et la mise en place de mécanismes de coopération internationale efficaces y compris avec le secteur privé qui a un rôle essentiel à jouer, particulièrement dans le cadre de la lutte contre le tourisme sexuel.

A-t-on une idée de l’ampleur de l’exploitation sexuelle des enfants en Afrique de l’ouest et du centre ?

Les analyses de situation pays et les études spécifiques effectuées depuis quelques années ont contribué à une meilleure connaissance de ce phénomène multiforme en Afrique de l’ouest et du centre. En effet, depuis 2004, une centaine d’études et d’analyses ont été conduites. Ces études nous permettent de mieux comprendre l’expression et les tendances évolutives de ce phénomène. L’exploitation sexuelle commerciale des enfants sous toutes ses formes aurait malheureusement tendance à s’intensifier. De nombreux liens existent entre la traite à des fins sexuelles et à des fins de travail, la prostitution enfantine, le tourisme sexuel et la pornographie mettant en scène des enfants. D’autre part, les abus, violences et exploitation sexuels en milieu scolaire restent préoccupants. Enfin, les filles travailleuses domestiques sont souvent victimes d’abus et d’exploitation sexuels. En revanche, il existe très peu d’informations quant aux abus, violences et exploitation sexuels commises sur les enfants au sein de leur famille, les enfants vivant dans les rues, les enfants talibés ou encore sur les enfants placés en institution (orphelinat, structures d’accueil et d’hébergement). L’ampleur réelle de toutes les formes d’abus et d’exploitation sexuels des enfants reste très difficile à déterminer du fait – entre autres – du faible nombre de déclarations (les victimes ayant peur de représailles, de la stigmatisation et de l’exclusion sociale), de la persistance de résistances culturelles relatives à la sexualité et aux violences sexuelles, et de l’absence d’un système centralisé de collecte et de traitement des données.

Quelle est la réponse apportée par l’Unicef ?

L’Unicef s’est engagé auprès de nombreux gouvernements de la région pour l’élaboration de plans d’actions nationaux contre ce phénomène. Malheureusement, leur mise en œuvre reste très souvent partielle ou incomplète, du fait du manque de capacités humaines et financières. D’autre part de nombreuses réformes législatives ont été entreprises avec l’appui de l’Unicef concernant notamment le principe d’extraterritorialité ou encore les mesures de protection et de réparation des enfants victimes d’abus et d’exploitation sexuels. Des campagnes de sensibilisation impliquant les médias, les communautés, les enfants ont été menées dans la région. Malheureusement, cette sensibilisation reste parcellaire, sectorielle et souvent ponctuelle, les messages ne sont pas toujours adaptés aux populations ciblées et leur impact n’est pas mesuré. En matière de prise en charge médico-psycho-sociale, de réinsertion et de suivi des enfants victimes d’abus et d’exploitation sexuels, l’Unicef s’appuie principalement sur les ONG pour pallier aux insuffisances des ministères.

La réinsertion doit se faire sur le long terme

Différents programmes de prise en charge ont ainsi été développés mais malheureusement ceux-ci restent encore aujourd’hui limitées géographiquement et leurs capacités de prise en charge et de suivi des enfants restent faibles notamment dans le cadre du processus de réintégration de l’enfant victime. Il est indispensable d’envisager cette réinsertion à plus long terme. Il est insuffisant de former un grand nombre de jeunes filles à la couture ou la coiffure sans pour autant assurer un sérieux encadrement du processus de réintégration (ou d’intégration). Une évaluation globale de ces différents programmes me semble nécessaire afin d’en améliorer le contenu. L’Unicef travaille aussi avec les enfants afin de les aider à mieux identifier eux-mêmes les situations d’abus et d’exploitation ou encore afin de prendre en compte leurs avis quant aux types de services mis en place.

Quelles sont les évolutions qui sont discutées par l’Unicef et ses partenaires en matière de protection de l’enfance ?

Fin septembre, à Dakar, nous avons tenu une réunion préparatoire au Congrès de Rio en collaboration avec nos principaux partenaires (Save, le BIT, Plan International, etc.) Nous sommes bien évidemment revenus sur la nécessité de mettre en place des systèmes de protection de l’enfance cohérents et coordonnés dans chacun des pays de la région. Nous avons d’autre part insisté sur l’importance que revêt la coopération internationale dans le cadre la lutte contre l’exploitation sexuelle.

L’inefficacité des réponses parachutées

Enfin, nous nous sommes notamment fixés pour objectif d’identifier les "normes sociales positives" et endogènes aux communautés sur lesquelles nos organisations pourraient et devraient s’appuyer pour lutter efficacement contre les phénomènes d’exploitation sexuelle des enfants. En effet, un discours sur les droits de la femme peut quelquefois s’avérer inefficace voire contre-productif s’il est parachuté. Connaitre les mécanismes qui régissent le fonctionnement de la communauté est en effet essentiel. Par exemple, concernant la lutte contre l’excision, l’approche visant à faire évoluer "positivement" cette convention sociale (à travers par exemple la mise en place de pratique de substitution - exemple de l’ONG EZO au Togo) s’avère beaucoup plus efficace que les stratégies se focalisant uniquement sur l’abolition de la pratique sans prise en compte de sa valeur symbolique. TOSTAN, autre ONG très active dans le domaine de la lutte contre les mutilations génitales féminines, s’implique sur le long terme auprès des communautés en y stimulant un dialogue sur l'excision grâce à un programme d'ensemble axé sur l'éducation et mené dans les langues locales tout en prenant en compte les liens matrimoniaux qui existent traditionnellement entre les différents villages d’une même région.

Soutenir nos actions