Somalie : « Famine, choléra… Tous les ingrédients d’un cocktail mortel pour les enfants sont réunis »

Publié le 27 avril 2017 | Modifié le 28 avril 2017

[Voix du terrain] Parmi les pays actuellement menacés par la famine, la Somalie. Plus de 185 000 enfants y sont sévèrement malnutris, et une épidémie de choléra vient aggraver encore davantage une situation déjà critique… L’UNICEF renforce ses interventions mais le temps est compté pour ces enfants. Témoignage de Steven Lauwerier, Représentant de l’UNICEF sur place.

A quel point la situation est-elle grave aujourd’hui en Somalie ?

C’est une véritable course contre la montre pour sauver les enfants. Ces derniers mois je me suis rendu dans des régions où nous n’avions pas pu aller pendant plusieurs années, parce qu’elles étaient contrôlées par le groupe islamiste radical Al-Shabbaab. J’y ai vu des enfants d’1 an qui pesaient 5 kilos, la moitié du poids normal à cet âge… Les taux de malnutrition sont alarmants, l’eau se fait de plus en plus rare, les cas de choléra augmentent de manière dramatique… Tous les ingrédients d’un cocktail mortel pour les enfants sont réunis. Et si l’on ne fait rien, ce qui attend à coup sûr chaque enfant qui souffre de malnutrition aiguë sévère, c’est la mort.

La famine qui s’annonce aujourd’hui est-elle comparable à celle de 2011 ?

Toutes les composantes y sont malheureusement, et on observe le même type d’évolution... La différence, c’est qu’aujourd’hui nos possibilités d’intervention sont bien meilleures : nous avons l’accès, nous avons les équipes, nous pouvons vraiment agir. Si nous restons mobilisés, nous pouvons sauver bien plus d’enfants qu’en 2011.

Lors de la grande famine de 2011, l’aide financière est arrivée trop tard – en septembre, alors que la moitié des décès avaient déjà eu lieu entre janvier et juillet… et l’accès aux populations en détresse était beaucoup plus restreint, les familles du sud devaient aller jusqu’au Kenya ou en Ethiopie pour trouver de l’aide. Au total 260 000 personnes ont péri, dont la moitié d’enfants. Des chiffres inacceptables qui donnent le vertige…

Pour cette crise-ci, dès les premiers signes l’année dernière dans le nord de la Somalie (sécheresse, carcasses d’animaux, augmentation des taux de malnutrition…) nous avons renforcé nos programmes pour amener de l’eau aux familles qui n’en avaient plus, réparer les puits, soigner les enfants malnutris etc. Malgré tout, la situation s’est détériorée assez vite, et s’est étendue à tout le pays. Nous avons alors alerté le public et lancé un appel à la générosité afin de réunir les fonds nécessaires, et heureusement nous avons en partie été entendus. Cela nous a permis de redoubler d’efforts et sauver la vie à plus de 56 000 enfants malnutris aigus sévères depuis janvier !

Mais c’était sans compter sur l’arrivée du choléra…

Oui. Avec plus de 28 000 cas, plus de 600 décès, et la saison des pluies qui commence, la priorité numéro 1 devient clairement de contrôler cette épidémie de choléra. Dans les centres de traitement, 1 patient sur 3 est un enfant… Certains ont marché plus de 50km avec leurs parents pour venir se faire soigner, et encore, ceux qui arrivent jusqu’à nous sont ceux qui ont la force de le faire… ou qui ne sont pas morts en route.

Avec la sécheresse l’eau se fait rare, les enfants se retrouvent à boire au même endroit que les animaux qui la contaminent avec leurs excréments… Les diarrhées aigues que provoque le choléra peuvent être mortelles pour les enfants, surtout ceux déjà fragilisés par la malnutrition. Notre action est donc double : faire de la prévention en donnant accès à de l’eau propre et des toilettes, en promouvant de « bonnes pratiques » comme le lavage de mains… mais aussi soigner les patients déjà atteints, acheminer les stocks nécessaires, former le personnel, vérifier que les centres de traitement fonctionnent bien comme il faut, et bien d’autres choses encore.

Comment l’UNICEF orchestre ses interventions pour aider les enfants ?

La situation est critique dans le nord et l’est du pays, on y croise des cimetières entiers de carcasses d’animaux morts de faim et de soif… mais nos partenaires sur place sont nombreux, les zones accessibles, et les populations plutôt résilientes : éleveurs nomades en majorité, ils ont l’habitude de se déplacer pour aller chercher un peu d’eau et d’herbe ailleurs. Dans le sud en revanche, les familles sont plus sédentaires et vivent de leurs petites fermes ; elles n’ont pas la possibilité d’aller ailleurs, et la dernière récolte n’a absolument rien donné… Elles sont prises au piège et les risques y sont encore plus élevés pour les enfants. Nous adaptons nos interventions en fonction des besoins des familles dans les différentes régions.

Les fonds manquent encore, mais tous les acteurs travaillent d’arrache-pied en collaboration étroite avec les populations. Nous sommes passés de 400 à 700 centres de prise en charge de la malnutrition, nous équipons en quelques jours de grands centres de traitement du choléra pour qu’ils puissent accueillir les patients, nous avons commencé cette semaine une grande campagne vaccination contre la rougeole – une autre menace terrible pour les enfants affaiblis par la malnutrition…

L’espoir est donc toujours bien là pour ces enfants malgré la situation ?

Oui, grâce à la générosité des donateurs, nous sommes là « à temps » et nous sauvons des vies chaque jour. C’est fantastique de voir l’impact direct des interventions ! Le sourire d’un enfant est une victoire incroyable : un enfant souffrant de malnutrition aigue sévère n’a plus la force de bouger, de pleurer et encore moins de sourire… Alors quand on le voit retrouver le sourire après 8 à 10 semaines de traitement, on sait qu’il est sauvé et qu’on a fait une vraie différence.

Nous pouvons encore sauver des milliers d’enfants. A condition de maintenir nos interventions dans les mois qui viennent, car nous le savons : le pire est à venir.