« 1 médecin scolaire pour 10 000 élèves, au lieu de 5000… »

Publié le 24 février 2012 | Modifié le 30 décembre 2015

« Aucun enfant ne doit être privé du droit d’avoir accès à des services de santé efficaces », stipule la CIDE*. Gratuite, et théoriquement accessible à tous les enfants, la médecine scolaire est un rouage essentiel du dispositif pour la santé des enfants et des jeunes en France, dans une logique préventive. Pourtant, elle ne bénéficie pas des ressources à la hauteur des enjeux…  Dans l’Engagement 03 de son Manifeste pour l’enfance, l’Unicef France demande le renforcement de la médecine scolaire.
Interview du Dr Corinne Vaillant, Médecin de l’Education nationale et Secrétaire générale du SNMSU-UNSA éducation*.
 

 

Quel est le rôle de la médecine scolaire en France ?

C’est un rôle de prévention, tant éducatif que de santé, et il est capital : de la maternelle au lycée, la médecine scolaire doit suivre régulièrement les élèves pour des bilans complets, afin de diagnostiquer d’éventuels problèmes (troubles de la vue ou de l’audition, asthme, dyslexie, scoliose…). Ces bilans permettent ensuite de prévenir la famille, et de tout mettre en œuvre pour que l’enfant ait accès aux soins dont il a besoin.

Mais ce n’est pas sa seule mission : elle doit aussi accompagner individuellement les enfants malades chroniques ou en situation de handicap, assurer une « éducation à la santé » collective pour rendre le jeune responsable et acteur de sa propre santé, gérer les urgences… Elle est enfin en charge de l’ergonomie et des conditions de scolarisation des élèves - tout ce qui peut contribuer à améliorer le bien-être de l’enfant dans le cadre de sa scolarité.

 

Permet-elle également de corriger les inégalités socio-économiques ?

Tout à fait ! Un médecin de l’Education nationale verra aussi bien l’enfant du maire que l’enfant des gens du voyage qui sont de passage dans la commune… Cette prise en charge est gratuite, accessible à tous les enfants et adolescents, c’est elle qui va vers l’enfant et non l’inverse, et elle assure un suivi après la consultation. Et par définition, l’éducation et la santé étant les piliers du développement de l’enfant, le fait de corriger les inégalités de santé au sein de l’école, d’améliorer le dispositif scolaire en fonction de l’état de santé de l’enfant, va permettre à cet enfant d’avoir une scolarité comme les autres et des perspectives d’avenir, là où si on n’avait pas pris en compte son problème de santé, il aurait accumulé un retard préjudiciable.

Et je vais vous faire une confidence : quand j’étais étudiante, je me suis intéressée à l’Unicef et ses actions pour les enfants. J’ai trouvé dans la médecine scolaire les mêmes valeurs fondamentales
liées à l'éducation et la santé. Je ne suis pas partie pratiquer en brousse, mais dans certaines écoles en France, c’était tout comme… J’ai vu des enfants dans un état déplorable, sans soins dentaires, sans suivi médical régulier… En France ! Je n’en revenais pas ! Il y a une médecine d’urgence sanitaire auprès de l’enfance en difficulté à mener dans notre pays, dont on ne parle pas alors qu’il y a 2 millions d’enfants pauvres en France.

 

Cette médecine fonctionne-t-elle bien aujourd’hui dans notre pays ?

Non : elle fonctionne mal, faute de médecins pour la pratiquer ! Depuis vingt ans, les missions de la médecine scolaire n’ont fait qu’augmenter pendant que le nombre de médecins baissait. Aujourd’hui, c’est assez courant qu’il n’y ait qu’un seul médecin pour 10 000 élèves, voire pour tout un département, comme dans l’Indre, alors qu’il en faudrait normalement 1 pour 5 000 au minimum, accompagné d’une équipe (infirmières, assistantes sociales, psychologues scolaire) !

 

Pourquoi cette pénurie de praticien dans cette spécialité ?

Il y a des facteurs cumulatifs : coupes budgétaires drastiques (en quelques années, on a perdu près de 30% en équivalents temps plein !), manque d’attractivité pour attirer les jeunes médecins… Ce n’est pas par manque d’intérêt, mais par méconnaissance : la médecine scolaire ne leur est pas présentée dans le cadre de leur cursus universitaire ! Par ailleurs, aujourd’hui, le salaire d’un jeune médecin dans l’Education nationale est inférieur à celui d’un interne en fin de 4e année, et un médecin scolaire en fin de carrière gagne moins qu’un médecin du travail qui soigne le personnel de l’Education nationale… Ce n’est pas acceptable !

Ces derniers temps une réflexion menée autour la médecine scolaire a avancé des propositions intéressantes pour la redynamiser. Maintenant, à charge pour nos décideurs et responsables de s’emparer du projet !

 

 

*CIDE : Convention internationale des droits de l’enfant
*SNMSU, le Syndicat des médecins scolaires et universitaires de l'UNSA éducation.