Aboubacry Tall, représentant de l'UNICEF en Sierra Leone

Publié le 21 novembre 2004 | Modifié le 31 mars 2016

« Les filles ont été laissées pour compte dans le cas de la Sierra Leone »

« Les filles ont été laissées pour compte dans le cas de la Sierra Leone »

Le programme de démobilisation en Sierra Leone semble avoir été particulièrement efficace. Avez-vous pourtant rencontré des difficultés ?
Bien sûr. Il y a eu, dans un premier temps, plusieurs tentatives de démobilisation qui se sont soldées par un échec : à l’issue de chacune de ces tentatives, les enfants se retrouvaient à nouveau dans les rangs des forces armées. Notre second problème concerne la démobilisation des filles. En effet, les structures mise en place n’étaient pas suffisamment proactives pour identifier les jeunes filles ayant participé au conflit. Les chiffres sont là pour le prouver : parmi les 7000 enfants soldats démobilisés, il n’y avait que 500 filles. Aujourd’hui, avec le soutien financier du Comité français pour l’UNICEF, nous revenons vers toutes ces filles qui avaient été oubliées lors du programme de démobilisation, afin de les accompagner dans le processus de réintégration au sein des communautés.

A quoi sont dus ces « oublis » ?
Concernant la démobilisation des filles, la difficulté principale a été d’ordre méthodologique. Nous n’avons pas pris en compte le fait que les chefs de guerre effectuaient le tri, parmi les enfants soldats, avant qu’ils ne soient conduits aux camps de désarmement par les chefs de troupes. Selon leur définition, les enfants soldats étaient ceux qui avaient porté un fusil. Les filles, qui avaient pour la plupart servi de porteuses, de concubines, n’étaient donc pas incluses au nombre des enfants soldats. Si, dans certains cas, les filles venaient jusqu’aux camps de désarmement, elles restaient dans un périmètre extérieur à ces camps : les agents de démobilisation n’étaient pas en mesure de les inclure au processus. Les filles ont été laissées pour compte dans le cas de la Sierra Leone. C’est une expérience que nous partageons avec d’autres pays comme le Libéria ou la République démocratique du Congo. Ce sont des erreurs qui, nous l’espérons, ne se répéteront pas.

Pourquoi les filles ne venaient-elles pas d’elles-mêmes se présenter ?
L’une des raisons avancées par les filles est qu’après le désarmement, les femmes et les hommes se retrouvaient dans les mêmes camps, en attendant la réintégration. Selon elles, le fait de se retrouver dans ces camps, toutes factions confondues, n’étaient pas assez rassurant. Dans notre « démarche à rebours » actuelle, nous nous essayons d’envisager comment nous aurions pu prendre en compte, de manière plus différenciée, les besoins de ces filles. Aujourd’hui, nous travaillons avec deux groupes de filles qui sont retournées à la vie civile. Le premier groupe est constitué de 150 filles, et se trouve à Makeni, au Nord de la Sierra Leone. Le second groupe, constitué de 120 filles, se trouve dans l’Est du pays. Certaines filles sont retournées dans leur famille, d’autres ont choisi de rester avec leur compagnon de guerre. Nous travaillons dans les mosquées, les associations, les centres de santé pour répondre aux besoins socio-économiques de ces femmes.

Comment s’est organisé le soutien psychologique des enfants soldats ?
Ayant connu la démobilisation des enfants soldats au Libéria en 1998-99, j’y ai vu des centaines d’enfants qui avaient commis des atrocités contre leurs proches, telles qu’ils ne pouvaient pas retourner chez eux. C’est la différence fondamentale avec la Sierra Leone où peu d’enfants ont été contraints à tuer les membres de leur famille avant de partir avec les rebelles. Par exemple, les enfants qui ont combattu au sein des Kamajos(*) ont été perçus comme des défenseurs de leur communauté. Bien sûr, il y a eu des traumatismes, ces enfants ont vu et commis des faits inimaginables. Pour répondre à ces traumatismes, nous nous sommes appuyés sur des approches occidentales mêlées à des approches africaines. Un certain nombre de pratiques traditionnelles de purification et de détraumatisation ont été utilisées pour les cas les plus difficiles. Certains enfants sont restés 3 à 6 mois au sein des centres de transit car la préparation au retour à la famille s’est avérée plus longue. Ils souffraient de troubles du comportement qui les rendaient difficiles à réintégrer en société. Il nous a aussi fallu préparer les familles. Les enfants qui reviennent ne sont plus des enfants : ce sont des hommes. Ils ont frôlé la mort, ils ont dirigé d’autres enfants. Ils sont totalement différents d’enfants du même âge. Nous avons procédé à la création de « comités pour le bien-être de l’enfant », constitués de membres de la communauté dont l’objectif était de négocier le retour de chaque enfant à la famille, à l’école…

(*) Kamajos : chasseurs traditionnels et miliciens pro gouvernementaux. Ils combattaient les rebelles du RUF (Front révolutionnaire uni) lors de la guerre civile qui a ravagé la Sierra Leone de 1991 à 2001.

En savoir plus

La Sierra Leone en bref

  • Les accords de paix ont été signés en Sierra Leone en 2000
  • La démobilisation des enfants soldats en Sierra Leone
    s’est terminée en janvier 2002
  •  7000 enfants soldats ont été démobilisés
  •  Près de 98% des anciens enfants-soldats qui avaient été séparés
    sont retournés dans leurs familles ou dans leurs communautés
  •  90% des enfants démobilisés ont choisi de retourner à l’école
     
     

 

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