Crise sans précédent au Pakistan

Publié le 04 juin 2009 | Modifié le 31 août 2015

2 millions de personnes déplacées, dont 65% sont des enfants : le conflit dans la Province de la frontière du nord-ouest laisse des familles dans le plus grand dénuement. Luc Chauvin, représentant adjoint de l’Unicef au Pakistan, présente la situation et les secours apportés.

2 millions de personnes déplacées, dont 65% sont des enfants : le conflit dans la Province de la frontière du nord-ouest laisse des familles dans la plus grand dénuement. Luc Chauvin, représentant adjoint de l’Unicef au Pakistan, présente la situation et les secours apportés.
 
Reportage photo


Quel est l’état des lieux, s’agissant des déplacements de population ?

Le conflit qui se développe depuis le début du mois de mai dans la Province de la frontière du nord-ouest du Pakistan, pratiquement jusqu’à la frontière afghane, a créé un mouvement de population sans précédent par sa rapidité et son ampleur. Il y avait déjà eu un premier déplacement de 500 000 personnes à partir d’août dernier mais celui-ci s’était étalé sur plusieurs mois et n’avait pas fait la une des journaux. Cette nouvelle vague de déplacement, c’est du jamais vu dans l’histoire du Pakistan, même après le tremblement de terre d’octobre 2005. Et le mouvement continue. C'est une véritable crise humanitaire. On estime par ailleurs que 100 à 300 000 personnes sont toujours bloquées dans la zone de combats à l’ouest de la vallée de Swat, où les organisations humanitaires ne peuvent accéder. Seul le CICR a réussi à obtenir un accès limité dans la ville de Mingora pour le moment. A chaque fois que l’armée lève le couvre-feu, les familles fuient massivement cette zone pour venir grossir le nombre des déplacés qui se réfugient dans les zones plus calmes des districts de Mardan, Swabi près de la capitale provinciale, Peshawar.

Comment se caractérisent ces déplacements ?

Contrairement à la plupart des autres crises de déplacement dans le monde, 90% des déplacés n’ont pas rejoint des camps. Ces populations sont en effet largement absorbées par les communautés d’accueil, les familles élargies, des amis ou de simples inconnus qui sont prêts à aider leurs compatriotes. Ce qui ne veut pas dire que les conditions de vie y soit meilleures, bien au contraire. J’ai récemment visité des déplacés vivant dans des communautés d’accueil et j’y ai vu parfois une quinzaine de personnes entassées dans moins de dix mètres carrés. Les conditions de vie y sont souvent effroyables.
Quelles sont-elles ?
Le manque d’eau, l’insalubrité, la promiscuité menacent particulièrement les enfants, et notamment les fillettes. Le climat est par ailleurs extrêmement chaud – il fait régulièrement plus de 40 degrés à l’ombre et n’est pas du tout celui auquel sont habitués les nouveaux venus qui viennent des régions montagneuses du nord au climat plus tempéré. Etroitesse des lieux, manque crucial de services essentiels (eau, assainissement, nourriture) contribuent a créer des conditions de vie extrêmement pénibles pour les déplacés et notamment les enfants. Plus de 400 écoles ont été transformées en abris temporaires où s’entassent les déplacés. Evidemment ces écoles ne fonctionnent plus.
En quoi consiste l'intervention de l'Unicef ?
Dès le début de la crise, l’Unicef a apporté des secours en matière d’eau et d’assainissement, de santé, de nutrition, d’éducation et de protection. Ainsi, l’Unicef distribue chaque jour 3,2 millions de litres d’eau dans les camps et les communautés d’accueil à près de 160 000 personnes. Nous avons installé 37 écoles, dans lesquelles plus de 16 000 enfants suivent des cours. 2 000 enfants traumatisés par les événements qu’ils ont vécus récemment bénéficient de soutien psychosocial. L’Unicef a aussi assuré la vaccination de plus de 30 000 enfants contre la rougeole. L’Unicef coordonne par ailleurs les interventions des acteurs humanitaires dans trois secteurs précis : l’eau et l’assainissement, l’éducation et la nutrition. Nous avons pu réagir dès le début de cette crise car nous avions déjà un bureau d’une cinquantaine de personnes à Peshawar, capitale provinciale, ainsi que des stocks de secours prépositionnés que nous avons immédiatement mobilisés pour répondre à cette urgence. Nous menions par ailleurs déjà des actions au profit des 500 000 personnes déplacées dès l’année dernière. Nous avions mobilisé tous nos moyens disponibles. Des renforts en personnels sont aussi arrivés de nos autres bureaux de terrain de Lahore, Karachi et Quetta ainsi que de notre bureau principal à Islamabad. Nous avons aussi reçu des appuis de notre bureau régional pour l’Asie du Sud ainsi que de notre bureau des urgences (EMOPS) à New York.  
Les déplacés vivant en communautés d'accueil ont-ils des besoins différents de ceux des camps ?
Une évaluation multisectorielle (nourriture, abri, santé, eau, éducation, protection) est en cours. Cette évaluation rapide utilise une méthodologie que l’Unicef a utilisé avec succès au Sri Lanka juste après le tsunami de 2004. Elle est menée conjointement par des agences des Nations unies et des ONG, et elle nous permettra d’affiner notre réponse aux besoins spécifiques des déplacés dans les communautés d’accueil.
Quels sont les besoins de l’Unicef ?

Il est clair que nous faisons face à une crise humanitaire d’une ampleur exceptionnelle. Pour y faire face, les Nations Unies et les ONG ont lancé il y a une dizaine de jours un appel d’urgence pour obtenir 450 millions $ supplémentaires de la communauté internationale. Dans ce cadre inter-agences, l’Unicef a lancé un appel pour obtenir un financement exceptionnel de 41,4 millions $ (29,8 millions €) pour couvrir des interventions essentielles dans le domaine de l’eau et de l’assainissement, de la santé, de la nutrition, de l’éducation et de la protection dans les six prochains mois. Pour l’instant, nous avons couvert nos besoins de financement à hauteur de 20 % seulement. Sans un sursaut massif de la communauté internationale, on ne pourra pas répondre aux besoins vitaux des populations déplacées. Par ailleurs, ne pas apporter à ces populations l’aide dont elles ont aujourd’hui cruellement besoin, c’est aussi créer un risque de déstabilisation de cette région extrêmement volatile. La population pakistanaise attend en effet énormément de la communauté internationale et du gouvernement, alors que le pays est secoué par une vague de violence sans précédent orchestrée par les groupes talibans. Il y a un enjeu humanitaire et aussi un enjeu que je qualifierais de social et politique. Si la population déplacée qui est pour le moment hostile aux Talibans, qu’elle perçoit comme étant essentiellement à l’origine de ses nouveaux malheurs, ne voit pas rapidement une aide concrète arriver de la communauté internationale et du Gouvernement, elle risque de se retourner et de prendre fait et cause pour des mouvements extrémistes. Même si ces enjeux sont énormes, notre ligne de départ doit rester que les enfants et les femmes déplacées par les combats, quels qu’ils soient et où qu’il se trouvent, doivent être absolument protégés et aidés aujourd’hui et demain. Nous comptons sur la générosité du public français pour garantir cela.

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