Erik Orsenna : « L’expertise de l’UNICEF au Mali est indispensable »

Publié le 02 octobre 2012 | Modifié le 31 mars 2016

Pour l’écrivain Erik Orsenna, de retour de mission au Mali avec l’UNICEF, la situation du pays nécessite de prolonger l’aide apportée par les organisations d’aide, surtout aux femmes et aux enfants.

Pour votre dernier voyage au Mali, entre le 17 et 21 septembre, vous avez accompagné une mission de l’UNICEF France. Qu’est-ce qui a changé là-bas depuis la fin mars ?

Erik Orsenna : Je suis allé plus d’une vingtaine de fois au Mali, c’est un pays qui est presque une autre patrie pour moi. Ma première surprise, c’est de voir qu’il ya une vitalité extraordinaire à Bamako. En revanche, et on le voit moins, l’activité des grandes entreprises est ralentie. Certains grands hôtels ont fermé. L’économie moderne souffre énormément, mais l’économie plus modeste et informelle continue à survivre avec une vaillance magnifique.

Dans les familles, des gens qui vivaient déjà avec le minimum à une dizaine, ont vu arriver 30 à  40 personnes de leur famille, au sens large du terme. Il y a 170 000 déplacés à l’intérieur du pays et encore plus de réfugiés dans les pays voisins. La façade tient, mais quand on gratte derrière, on est inquiet. La situation dans le Nord est tragique.

Dans ce contexte, comment vivent les enfants ?

Grâce à l’UNICEF, j’ai pu voir un lycée qui profitait des vacances scolaires pour accueillir 350 jeunes qui avaient fui le Nord. Les filles, effrayées par la charia, ont peur d’être maltraitées. Les garçons qui ont entre 15 et 18 ans craignent d’être enrôlés dans des milices. Comme les écoles dans le Nord ont quasiment toutes fermé, ces enfants en profitaient pour prendre des cours de rattrapage. Pour eux, ce sont des années cruciales qui risquent d’être perdues. Là j’ai vu un proviseur et son adjointe se plier en quatre pour nourrir tous ces enfants. Imaginez combien il faut de riz chaque jour pour nourrir 350 adolescents ! Même chose pour les matelas, les moustiquaires… C’est là où  j’ai vu tout l’intérêt du travail de l’UNICEF.

« Une action concrète »

Quel rôle jouent les organisations d’aide au Mali ?

De plus en plus, elles articulent l’urgence avec le long terme. Et grâce à une nouvelle génération d’ONG locales de grande qualité, aux bureaux locaux des ONG internationales et aux agences des Nations Unies, au premier rang desquelles l’UNICEF, il  y a une vraie action concrète et conjuguée dans le nord du pays. Il n’y a plus de services publics, de services de santé : ce sont toutes ces organisations qui assurent ces missions.

 

L’instabilité politique s’ajoute à une malnutrition infantile massive et récurrente …

Il y a toujours eu au Sahel des problèmes de malnutrition chronique. Le phénomène n’est pas simplifié par la pression démographique : les femmes maliennes continuent d’avoir en moyenne 6,7 enfants. L’enjeu consistant à espacer les naissances est primordial. Mais les communautés locales se prennent aussi beaucoup en charge, notamment dans le diagnostic. Sur la place d’un village à 80 km de Bamako, j’ai vu des enfants se faire mesurer leurs petits bras et détecter un éventuel état de malnutrition, de retard de croissance, de déficit de poids. En fonction de la gravité du diagnostic, ces enfants sont envoyés soit dans un centre de santé local, soit à l’hôpital à Bamako. Les communautés villageoises sont au cœur de ce dispositif.

Après le Niger en avril, c’est la deuxième fois que vous vous associez à une mission de l’UNICEF. Quel sens donnez-vous à cet engagement ?

Après avoir beaucoup travaillé dans les cabinets ministériels et présidentiels, après avoir été économiste, j’ai ressenti le besoin de voir ce que représente concrètement le travail d’une grande agence comme l’UNICEF. Et je ne peux que constater la qualité des équipes sur le terrain : des jeunes gens, et souvent des femmes, qui sont d’un grand dévouement et d’un grand professionnalisme.

« Les résultats sont là »

L’UNICEF a encore besoin de collecter 900 millions de dollars pour boucler le financement de ses programmes d’urgence dans le monde en 2012. Pourquoi faut-il donner ?

Il n’y a pas de déperdition des dons. Moi, sur le terrain, je vois des gens qui bossent. Les soutenir est essentiel. La puissance, l’expertise et la continuité d’action de l’UNICEF sont indispensables. Et quand l’État est défaillant, il faut des substituts, et des substituts qui forment la population en même temps. Alors, après avoir travaillé avec différentes organisations non gouvernementales, j’ai choisi de collaborer avec l’UNICEF pour le sérieux du travail effectué et la compétence des équipes. Les résultats sont là. Maintenant, il faut continuer à améliorer la condition de la femme et son statut, pour améliorer le sort des enfants : les violences qu’ils subissent viennent aussi de là. Je ne fais pas non plus d’angélisme car dans certaines communautés ce sont des femmes, plus âgées, qui sont responsables de la perpétuation de traditions comme l’excision, par exemple.

 

On sait que vous êtes un amateur de Tintin. S’il était parti avec vous au Mali, comment Hergé aurait-il appelé l’album tiré du voyage ?

J’aime tout Tintin sauf le regard qu’il porte sur les Africains et sur les femmes. Donc avec prétention j’aurais dit à Tintin, « mon vieux, il n’y a pas que les capitaines sympathiques et alcooliques, il y a aussi des femmes formidables ; apprends des femmes ». J’aurais adoré écrire un album dont j’aurais été le co-scénariste et qui se serait appelé Tintin au pays des femmes

 

 

En savoir plus

- Erik Orsenna est né à Paris en 1947. Après avoir enseigné la finance et l'économie, il entre au service de l'Etat en 1981. Elu à l'Académie française en 1998, il est l'auteur de sept romans dont L'exposition coloniale, prix Goncourt 1988. Plus d’informations sur son site personnel.

- Un coup d’Etat survenu le 22 mars dernier au Mali a contraint le président Touré à quitter le pouvoir. Depuis, les villes et régions du nord du pays sous la coupe de groupes armés islamistes s’enfoncent dans une grave crise. Dans un contexte de malnutrition chronique, la faiblesse des institutions laisse le champ libre à ces groupes qui terrorisent la population.

- Selon les derniers chiffres compilés par l’UNICEF mi-septembre, le Mali compte plus de 174 000 déplacés et plus de 272 000 réfugiés dans les pays limitrophes. La majorité sont des enfants. L’UNICEF continue à répondre aux besoins de ces populations en terme d’eau potable, de nourriture, d’abri, de prévention des épidémies et de protection des femmes et des enfants.

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