"J’aime nettoyer" : l’enfer des enfants domestiques habitués à obéir

Publié le 10 juin 2007 | Modifié le 28 décembre 2015

L'Unicef Haïti aide ces "restaveks" à reconquérir leurs droits, dans leur famille d’accueil ou en retrouvant leurs parents.

 

 

André ne connaît pas son vrai nom, ni son âge. Sa mère est décédée quand il était petit et il dit qu'on l'a envoyé travailler pour une autre famille, parce que son père n'était pas en mesure de s'occuper de lui.

Les enfants employés comme domestiques, appelés « restaveks » (c’est-à-dire « reste avec » leur employeur, en créole) sont nombreux en Haïti. On estime en 2008 qu’ils sont 70 000, ce qui représente près de 2% des enfants de 0 à 18 ans du pays.

La plupart d’entre eux viennent des régions rurales et sont envoyés vivre dans d'autres familles dans l'espoir d'une vie meilleure. En réalité, ces enfants se retrouvent souvent dans une situation bien pire. Premiers debout, derniers couchés, les restaveks consacrent leurs journées à d'épuisantes corvées ménagères.

André a aujourd’hui échappé à sa famille d'accueil. Non seulement il n’était pas payé, mais il ne recevait même pas de vêtements ou de chaussures. De plus, on l'obligeait à dormir à même le sol. André se rappelle que sa « mère d'accueil » avait l'habitude de cracher par terre et de lui dire qu'il devait avoir fini telle ou telle corvée avant que le crachat n'ait séché. Il a souvent été frappé, en particulier après avoir tenté de s'enfuir. Isolé, humilié, il n'avait qu'un ami, un autre restavek qu'il avait rencontré après l'avoir entendu se faire battre dans une maison du quartier.

Les restaveks sont renforcés dans leur isolement par l'ostracisme social dont ils sont victimes. André a beau aller désormais à l’école, il confie : « Je ne peux pas parler de mes expériences de restavek avec mes camarades ni avec qui que ce soit, je veux que personne ne sache ».

 

Les ¾ de la population d’Haïti ont moins de 2$ par jour

 

L'exploitation des enfants employés comme domestiques est aggravée par les problèmes économiques de Haïti : une grande partie des familles employant des restaveks vivent elles-mêmes dans la pauvreté. Plus de la moitié de la population du pays vit avec moins de 1 dollar par jour. Les trois quarts ont moins de 2 dollars par jour.

En 1994, Haïti a ratifié la Convention relative aux droits de l'enfant mais, en l'absence d'une protection adéquate, les enfants restent exposés à la violence, à l'exploitation et aux sévices.

Les soins et le soutien psychosocial des enfants employés comme domestiques sont l’une des priorités de l'Unicef en Haïti. Pour Bertrand Njanja Fassu, ancien chef de la protection de l'enfance : « Les restaveks sont privés de leurs droits les plus élémentaires, le droit que leurs parents s'occupent d'eux, le droit de jouer, le droit de s'exprimer et le droit de vivre à l'abri de la violence physique et des abus sexuels ».

Jean-David avait 11 ans quand il a quitté sa maison. Aujourd’hui, quand on lui demande à quelles activités il aime s'adonner, il répond timidement : « J'aime nettoyer ».

Selon Wenés Jeanty, directeur du foyer Maurice Sixto, un centre pour enfants employés comme domestiques que l'Unicef soutient « Nous devons travailler à la "déprogrammation" de ces enfants. Ils sont habitués à quitter la pièce quand un membre de la famille d'accueil entre. L'opinion de l'enfant domestique ne compte pas et c'est pour cela qu'il s'exprime rarement. Ici, nous essayons de changer ce comportement, nous essayons de leur enseigner comment agir avec autrui et se forger une estime de soi ».

 

Améliorer la qualité de vie des enfants

 

Wenés Jeanty insiste aussi sur l’importance de réunir les enfants avec leur famille biologique. Lorsque c’est impossible, le foyer Maurice Sixto cherche d'autres familles. Jean-David a récemment rendu visite à sa mère grâce à une initiative soutenue par l'Unicef : « Je ne l’avais pas vue depuis quatre ans, dit-il, j'ai été surpris par la taille de ma maison, je ne me rappelais pas qu’elle était si petite ».

Jean-David est encore dans sa famille d’accueil. Mais il dit qu’il a de bonnes relations avec elle. L'Unicef appuie des programmes organisés avec ces familles d'accueil pour améliorer la qualité de vie des enfants employés comme domestiques. Jean-David explique que sa famille lui permet d'aller au Foyer Maurice Sixto tous les jours, et qu’apprendre à lire et à écrire a changé sa vie. Il ajoute qu'il se sent bien au centre parce que « là-bas, tous les enfants sont les mêmes ».

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