Jean-Claude Guillebaud : "On demande aux magistrats de dire le Bien et le Mal"

Publié le 08 octobre 2009 | Modifié le 22 décembre 2015

Le journaliste et éditorialiste Jean-Claude Guillebaud situe le débat sur la rénovation de la Justice des mineurs dans un contexte de valeurs et de relations intergénérationnelles à rénover.

Peut-on dissocier l’acte de délinquance d’un jeune de la défaillance qui constitue une preuve d’humanité ?

Il me semble qu’on a oublié un grand principe, une idée d’inspiration chrétienne, selon laquelle un homme n’est pas réductible à la somme de ses actes. C’est l’idée qu’un rachat, une rédemption est toujours possible. On constate actuellement une tendance à catégoriser définitivement les gens, comme dans les classifications du criminologue Lombroso, au XIXe siècle, pour qui existaient des « criminel nés », prédestinés à commettre des crimes. Je vois un retour en arrière dramatique, une régression dans cette chasse aux « prédispositions au crime », aux « gènes du crime »…
On réduit ainsi la société à une opposition entre les bons citoyens et les dangereux criminels. Du coup, on rejette toute idée de réinsertion. La société n’aurait qu’un devoir : se protéger, éradiquer les « criminels ». Aux USA, à la troisième récidive, on est interné à vie ; en droit pénal, on appelle cela la relégation. C’est une forme d’élimination sociale. Aujourd’hui, pour des raisons de crainte, de protection, on est tenté d’en revenir à cette logique de l’élimination qu’on pensait avoir dépassé. Prenez un exemple, la réforme de Madame Dati de maintenir en détention un récidiviste. En soit, on peut comprendre la crainte de savoir un pédophile dehors. Mais sur le principe, c’est effarant.
C’est une logique qui, sur le plan ontologique, place le mal à l’extérieur de l’homme réputé « normal ». Le mal n’est commis que par des « monstres ». Or on ne peut délivrer une société du mal en démarquant des archétypes, on ne peut externaliser le mal. Le Mal viendrait de gens qui ne sont pas vraiment des humains. Or le mal est à l’intérieur de l’humanité. Cette logique prend parfois une tournure carrément idéologique. Elle permet de passer insensiblement du concept « d’individu dangereux » à celui de « classes dangereuses » ; on en revient à diaboliser une partie de la population, la plus pauvre évidemment.

Quels phénomènes se cachent derrière cette recherche de boucs émissaires ?

Les sociétés industrielles contemporaines vivent un étrange phénomène : elles n’ont jamais été aussi libres, mais jamais aussi répressives. En théorie, elles permettent d’aller très loin dans le cadre de la liberté individuelle. D’un autre côté, elles ne sont plus capable d’apprendre aux individus à s’autolimiter dans le cadre de ce que le sociologue Norbert Elias appelait « la civilisation des moeurs ». Nos sociétés ne sont plus capables de fabriquer des gens civilisés et de produire des valeurs ; il n’y a plus de règles claires communes, ce que Durkheim appelait des « représentations collectives partagées ». Du coup, on demande aux magistrats et à la Justice de remplacer le prêtre, l’instituteur, le philosophe. On leur demande de dire le Bien et le Mal. Or un magistrat n’est pas là pour ça ; il est là pour appliquer la loi. Face à cette demande sociale, les magistrats vont eux-mêmes se défausser sur les experts. Il y a là une progressive dégradation du système judiciaire.

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Nous vivons une période de grande mutation, un changement d’époque sans précédent. Les institutions sont en crise : la famille, la Justice, les partis politiques… Nos sociétés sont devenues provisoirement « anomiques », sans normes. Nous sommes en panne de matrice et de structures d’intégration capables de fabriquer de l’humanité. Du coup, le droit pénal et la prison deviennent les modes de régulation qui se sont substitués aux modes d’intégration. Certains magistrats appellent cela la « pénalisation de la société ». Pour organiser notre vivre ensemble, il n’y a guère plus que les flics et le fric ; le code pénal et la loi du marché viennent remplacer la morale commune. Aux Etats-Unis le phénomène est allé plus vite que chez nous : la monté des inégalités, la crise de la famille… Il y avait 260 000 prisonniers à la fin des années 60. Aujourd’hui, ils sont 2,4 millions !
On tombe dans « l’imbécillité pénale » : le Droit s’infiltre dans les familles, dans votre intimité. Les technologies permettent de tracer les individus plus que jamais, la répression est facile, on n’échappe plus aux caméras, aux flashes.

Comment intégrer les enfants dans un monde où le fossé s’est creusé entre les générations ?

Aujourd’hui, c’est parfois le grand-père qui vient demander au petit-fils de l’aider à communiquer avec son ordinateur. Il y a, de la part des vieux, une peur des jeunes qui sont à l’aise dans un monde nouveau, avec leurs portables, leurs téléchargements. La hiérarchie des savoirs s’est inversée. Mais il y a un fossé qui paraît plus grave : on se retrouve dans une société où les vieux détiennent le pouvoir et l’argent, dans une société qui sacrifie ses jeunes, les pénalise. Le vandalisme urbain, la déprédation volontaire sont comme des cris de désespoir des jeunes : « je sais que mon sort est scellé, que je n’ai pas de perspectives, alors je mets le bordel ». Face à cela, il faut de la répression, c’est une évidence. Il ne s’agit pas d’être laxiste, de tout excuser. Il faut rappeler chacun, y compris les jeunes, à ses responsabilités. Simplement, une société ne peut s’en remettre à la seule répression. Ce serait folie...

Dans quel état d’esprit souhaitez-vous que les parlementaires abordent cette refondation ?

Il y a deux principes à garder à l’esprit. D’une part, un principe de responsabilité à restaurer, y compris pour les jeunes. Il faut leur apprendre qu’un acte à des conséquences. En finir avec le laxisme, l’angélisme. C’est un principe de fermeté. En face, il y a un principe symétrique et compensatoire  : le droit n’est pas là pour éliminer mais aussi pour réinsérer. Or, trop de fois, le couperet tombe, l’incarcération est sans appel. Et quand un jeune est engagé dans ce tuyau, il fonce vers la délinquance. Pour concilier les deux, il faudrait ne plus avoir d’œillères. On réagit à chaud alors qu’il faudrait débattre sérieusement. Le pire de tout serait des prises de décisions et des réformes judiciaires hâtives qui sacrifient au « bougisme », à l’agitation médiatique, à la réforme pour la réforme.
 

Propos recueillis par Louis Guinamard et Thomas Arrivé.

Bibliographie
  • Le commencement d’un monde, Seuil, 2008.
  • Le goût de l’avenir, Seuil, 2008.
  • Comment je suis redevenu chrétien, Albin Michel, 2006.
  • Le principe d’humanité, Seuil, 2001.

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