Jorge Valles, représentant UNICEF en Colombie

Publié le 21 novembre 2004 | Modifié le 24 décembre 2015

« Aujourd'hui, 75% des enfants qui participent au programme de démobilisation ont volontairement laissé les armes »

Les chiffres concernant la démobilisation des enfants en Colombie ont progressé de manière significative depuis quatre ans. A quoi cela est-il dû ?
Un premier facteur peut-être l’offensive militaire très dure du gouvernement colombien contre les groupes armés, comme les FARC, le plus puissant de ces groupes. En outre, un processus de négociations entre la fédération des groupes paramilitaires (AUC) et le gouvernement est engagé depuis juillet 2004. L’augmentation sensible du nombre d’enfants démobilisés est aussi certainement due à la perte de valeurs au sein des FARC. Aujourd’hui, ce n’est plus une guérilla au sens classique du terme. Plutôt que de soutenir un idéal révolutionnaire, les FARC sont devenues une entreprise qui vit du narco-trafic. Elles ne sont plus solides en termes politiques. Aujourd’hui, 75% des enfants qui participent au programme de démobilisation ont volontairement laissé les armes, ou se sont enfuis des groupes armés. C’est un élément très important pour nous.

Pourquoi ? Parce qu’en général, les enfants s’engagent volontairement au sein des groupes armées ?
Oui, les enfants ne sont pas recrutés de force. Ils sont volontaires. Il y a évidemment des facteurs socio-culturels qui déterminent l’association de ces enfants aux groupes armés. Pour eux, c’est une possibilité d’avoir un emploi à vie, des revenus. Il faut savoir que lors du recrutement, les forces armées donnent de l’argent aux enfants, mais également aux familles. Et puis, certains sont maltraités dans leurs familles, ou victimes de brimades à l’école. S’engager leur permet d’échapper à tout cela. Il y a aussi une certaine admiration des armes. Dans les campagnes, les enfants n’ont pas d’autres référents que les membres de ces armées illégales qui ont le pouvoir, le respect, le contrôle communautaire et social. Ils ne connaissent rien d’autre.

Qu’est-ce qui différencie le conflit en Colombie des conflits « standards » ?
Tout d’abord, le conflit colombien est extrêmement complexe et multi-causal. La plupart des conflits sont issus de rivalités entre ethnies ou d’ordre économique. En Colombie, on est parti d’une cause idéologique, pour finalement s’orienter vers un conflit dont l’unique objectif est le contrôle du narco-trafic. On a perdu tout repère. Ensuite, contrairement à différents groupes armés sur la planète, les FARC, l’ELN et les paramilitaires sont extrêmement bien armés. Leur logistique militaire est très développée. Ils ont même des équipes de communication ! On est loin de l’image des guérillas vivant dans les montagnes dans des conditions précaires. Au sein de ces groupes armés, les filles ont-elles un rôle particulier ? Les filles, qui représentent 28% des enfants soldats, deviennent très souvent les concubines attitrées de certains commandants. Elles sont réservées à leur usage personnel. C’est très commun. C’est, bien sûr, une forme d’esclavage sexuel. En Colombie, les filles ne sont réservées qu’à « l’élite » au sein des groupes armés, pas aux simples soldats. Elles sont aussi elles-mêmes soldats, et assument des fonctions plus stratégiques que les garçons. Elles sont par exemple gardiennes des otages : 3 500 personnes sont actuellement gardées en otages dans la forêt, ou les montagnes de Colombie. Elles sont également espions pour le compte des forces armées, et usent de leurs charmes pour obtenir des informations auprès de l’armée gouvernementale. Elles servent en outre d’espions en interne, pour contrôler la dissidence au sein des rangs des groupes armés.
 
Le programme de démobilisation en Colombie met l’accent sur des formules alternatives de réintégration des enfants, ainsi que sur la prévention. Pouvez-vous m’en parler ?
Il y a deux ans, il n’y avait qu’un modèle de réintégration sociale des enfants. Il était plutôt destiné à des enfants d’origine urbaine, alors que la plupart des enfants venaient de zones rurales. Aujourd’hui, nous sommes parvenus à ce que le gouvernement prenne en considération des alternatives de traitement. On explore des expériences avec succès. Nous avons par exemple financé un centre sur la côte pacifique de la Colombie, qui propose des activités agro-écologiques aux enfants démobilisés. Nous avons également mis en place des actions de prévention auprès des enfants susceptibles d’être recrutés par les forces armées. Nous avons identifié des communautés, des villes où le risque de recrutement est plus important. Nous mettons en place des stratégies pour éveiller le sens d’appartenance à une culture, à une communauté. Nous adaptons nos méthodes à des réalités en évolution perpétuelle. Nous avons aussi organisé le suivi au cas par cas des enfants à l’issue du processus de réintégration. Auparavant, on ne savait pas ce qu’ils devenaient. Près de la moitié des enfants démobilisés s’échappaient et retournaient au sein des groupes armés.

En savoir plus

La Colombie en bref

Depuis plusieurs décennies, un violent conflit oppose les forces gouvernementales, soutenues par des milices paramilitaires locales, à des groupes armés révolutionnaires : les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), et l’ELN (Armée nationale de Libération)
Il y a actuellement 18 000 enfants soldats en Colombie
Ils représentent 1/4 des combattants
Les FARC compteraient 8 000 enfants dans leurs rangs, l’ELN, plus de 1 400
2 800 enfants ont été démobilisés au cours des 4 dernières années
 

Soutenir nos actions