La jeunesse algérienne frustrée et inquiète pour l'avenir

Publié le 25 février 2011 | Modifié le 25 avril 2016

Pour la sortie de notre rapport « Situation des enfants dans le Monde », axé cette année sur l’adolescence, nous vous proposons un éclairage sur la situation de la jeunesse algérienne, qui a participé à la mobilisation populaire (manifestations, émeutes…) récemment observée dans ce pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans. Interview de Manuel Fontaine, Représentant de l’Unicef en Algérie.

 

 

Quelle est la situation actuelle des jeunes algériens, leurs droits sont-ils respectés ?

 

Pour ne parler que de deux domaines, en termes d’éducation, l’accès à l’école primaire a été généralisé et c’est une belle avancée, mais encore trop d’enfants, 1/3 environ, ne continuent pas dans le secondaire. Pour les garçons, c’est souvent parce qu’ils vont faire des petits boulot comme travailler sur les marchés, pour les filles c’est en général parce que les établissements secondaires sont plus loin du village que l’école primaire, du coup elles restent aider à la maison. Cet arrêt de la scolarisation se répercute tout au long de la vie - près de 10% des 15-24 ans sont analphabètes, et ceux qui font des petits boulots n’ont aucunes garanties et aucune protection sociale…

Pour ce qui est de la justice des mineurs, sur les quelque 10 000 jeunes soumis à la justice, 90% rentrent chez eux, les juges évitent autant que possible de les mettre en détention. Mais le problème, c’est qu’il n’y a pas de suivi pour autant derrière, la justice n’a pas de réponse à proposer… Nous avons mis en place en partenariat avec le gouvernement un cours sur la justice des mineurs à l’Ecole de la Magistrature pour tous les étudiants, et peu à peu de nouveaux métiers se mettent pour assurer un suivi à ces jeunes.

 

Et leur droit à l’expression et à la participation ?

 

Dans le cercle familial les ados disent être consultés pour certaines choses comme leur avenir, mais ils se sentent exclus de la prise de décision – même s’ils respectent le fait que ce soit leurs parents qui aient le dernier mot. Dans le cercle plus large de la société, ils ne se sentent pas entendus et pas pris en compte… Même s’ils commencent très largement à se saisir des nouvelles technologies comme Internet, le téléphone portable et les réseaux sociaux : cela leur permet de s’informer, de se construire des arguments pour donner plus de poids à leurs opinions, et de participer davantage, de se faire entendre !

 

Comment expliquez-vous cette mobilisation de la jeunesse en Algérie ces dernières semaines ?

 

L'Algérie est un pays jeune : plus de la moitié de la population a moins de 25 ans, et un Algérien sur cinq a entre 10 et 19 ans ! Je pense que ces jeunes ont eu besoin d’exprimer leur frustration, leur sentiment qu’ils ne sont pas assez respectés et écoutés, et aussi leur inquiétude pour l’avenir à cause du chômage élevé (plus de 10%) et du manque de perspectives…

Plus de 20% des diplômés de l’université sont chômeurs, la fac est loin d’être une garantie d’emploi, et cela crée une grande inquiétude chez les étudiants. Nous avons parlé avec de nombreux ados lors d’une étude sur la participation des jeunes, et c’est ce qu’il en est ressorti : ils nous ont notamment parlé de l’école qui ne répond pas à leurs attentes, du manque d’opportunité de participation à la vie citoyenne et politique, du manque de canaux structurés pour l’information ou d’accès aux loisirs et à des infrastructures où ils pourraient se retrouver entre jeunes… Ces jeunes veulent faire valoir leur énergie, leurs opinions, ils ne veulent pas qu’on leur impose une société, ils veulent la construire eux-mêmes !

 

 

Que faisons-nous, Unicef, pour ces jeunes ?

 

 

Tout d'abord, le gouvernement a pris recemment une série de mesures importantes, allant dans le bons sens. Quant a nous, nous essayons de contribuer à la lutte contre la déperdition scolaire : nous avons mené des études avec le Ministère de l’éducation pour comprendre pourquoi les enfants arrêtaient après le primaire, pour voir le réel coût économique de l’école pour les familles ou encore l’impact de l’augmentation des denrées alimentaires sur la scolarisation – souvent les parents retirent un ou deux enfants de l’école pour avoir une source de revenus supplémentaires

Pour la question de l’emploi, cela ne fait pas partie du mandat de l’Unicef, mais nous contribuons à rassembler les différents acteurs dans une même réflexion afin d’adapter le système éducatif au monde du travail, pour augmenter les chances des ados de trouver du travail ensuite.

Nous essayons aussi de rendre visible la question de l’adolescence, de donner une voix à ces jeunes, en réalisant un petit film sur le sujet par exemple, et en donnant une image positive de ces ados : nous avons notamment observé que les jeunes s’étaient fortement mobilisés lors des catastrophes naturelles auxquelles l’Algérie a dû faire face ces 10 dernières années (tremblement de terre, inondations), qu’ils avaient un grand sentiment de solidarité et d’entraide, et qu’ils n’avaient pas forcément eu de reconnaissance pour ça… Nous nous sommes donc documentés là-dessus pour diffuser ce message et relayer cette image positive de la jeunesse.