Naître et grandir après Tchernobyl

Publié le 18 avril 2006 | Modifié le 05 janvier 2016

La vie au quotidien aux alentours de l'ancienne centrale et les témoignages d'enfants nés après la catastrophe.

« Tchernobyl... Mais c’était il y a vingt ans ! », s’étonne la jeune Irina en entendant parler de l’atelier de photos pour les enfants de Tchernobyl que l’Unicef organise à St Petersbourg. « Quel rapport y a-t-il entre l’Unicef et cet événement du passé ? »

Etait-elle née, Irina, en 1986 ? Sinon comment oublier que « l’accident » a dévasté une région d’au moins 3 pays (Ukraine, Biélorussie et Bryansk en Russie où vivaient près de 6 millions de personnes) ?

Le 26 avril 1986, un terrible incendie se déclare dans la centrale nucléaire de Tchernobyl située en Ukraine, à 60 km de Kiev, près de la frontière avec la Biélorussie. La raison : le réacteur 4 vient d’exploser. Sous l’effet d’un vent d’ouest et de nord, un nuage radioactif se déplace alors, pendant plusieurs jours, sur plusieurs milliers de kilomètres, et ses particules radioactives retombent sur une zone géographique couvrant une grande partie de l’Europe.

Si l’incendie n’est pas maîtrisé en quelques jours, annoncent les responsables, une explosion huit fois supérieure à celle d’Hiroshima risque de se produire. Ce nouveau cataclysme sera épargné, mais le prix « à payer » sera - est toujours - lourd de conséquences : outre les victimes proches comme les employés de la centrale et les habitants des environs, des centaines de milliers de personnes doivent abandonner leur maison et les terres agricoles très fertiles qui les faisaient vivre.

Aujourd’hui, vingt ans plus tard, terres, lacs, prairies, forêts... contiennent encore du césium 137 dont la radioactivité se fixe en surface sur les cultures et les champignons, et se retrouve dans la chair des poissons et du gibier. Certes, quelques villages sont toujours interdits d’accès, mais la majeure partie de la population est revenue chez elle, là où la situation n’est pas assez grave pour nécessiter une évacuation. Plus grave, elle se nourrit de produits provenant de terres polluées. Et la vie a repris comme avant : on ramasse les champignons et les baies, on pêche et l’on chasse. Résultat, tous les habitants de Bryansk souffrent de problèmes de santé : taux plus élevés de cancers, malformations chez les nouveau-nés (en hausse de 250%), tyroïdes, fragilités osseuses, migraines... N’est-il pas difficile de quitter Tchernobyl sans ressources ni travail ?

Les jeunes comme Irina n’ont pas connu le drame de la centrale et les moins jeunes veulent oublier « Vingt ans n’ont-ils pas passé ? Alors... »

En organisant un atelier de photos pour les enfants de Tchernobyl, l’Unicef veut confier la relève aux jeunes ; simplement parce qu’ils doivent rester en vie.

Tranches de vies... autour de la Centrale :
Serguei, 14 ans

Mesure-t-on suffisamment l’impact de Tchernobyl, catastrophe qui est - et restera à jamais - synonyme de destruction pour des milliers de familles ? Sergueï Kravchenko, 14 ans, ne connaît du drame du réacteur nucléaire que ce que ses parents lui ont raconté. Pendant les 5 ans qui ont suivi l’explosion, les Kravchenko sont restés à Novy Bobovichi, petit village russe de la région de Bryansk, à la frontière biélorusse.

Puis, en 1991, quand la zone a été classée impropre à l’habitation, ils ont déménagé à 30 kilomètres de là où Sergueï est né, un an plus tard, victime d’une malformation cardiaque. S’il préfère ne pas s’attarder sur sa santé, Sergueï montre avec fierté ses dernières œuvres : les photos qu’il a prises du village de ses parents, Novy Bobovichi.

A Minsk, début mars 2006, il a en effet participé à l’atelier photographique pour enfants, organisé par l’Unicef. Ses images sont celles de ruines « encore en place » : une briqueterie, un village touristique inauguré quelques mois avant le drame, et une série de maisons abandonnées...
« Avant de suivre l’atelier, je n’avais aucune idée de l’impact de la catastrophe sur nos vies », reconnaît-il. Mais, aujourd’hui, avec son appareil photo, si Sergueï veut montrer au monde comment vivent les rescapés, il tient à rappeler surtout que Tchernobyl existe encore... après vingt ans !

Viktoria, 17 ans

Le visage en partie dissimulé derrière ses longs cheveux sombres, Viktoria Prishep, lycéenne de 17 ans, passe facilement inaperçue. C’est d’ailleurs ce qu’elle a l’air de préférer. Tout en attendant dans son lycée à Novy Bobovichi, village de la région de Bryansk, Viktoria est assise discrètement, émettant difficilement un son, comme effrayée à l’idée de déranger les gens autour d’elle.

Née deux ans après Tchernobyl, Viktoria est atteinte de déficiences cardiaques et visuelles, et n’est pas autorisée à pratiquer le sport. Pas étonnant qu’elle n’ait pas l’air anxieuse de parler des effets de la catastrophe 20 ans après. Entamer la conversation est difficile mais une fois commencée plus rien ne peut l’arrêter. Le visage de Viktoria s’allume soudain, révélant une jeune femme avec un profond et fascinant monde intérieur.

Viktoria commence à montrer ses photos d’un village abandonné, Novaya Katichi, juste à quelques kilomètres de son propre village. Ces photos ont été prises durant l’atelier photographique pour les jeunes de Tchernobyl organisé par l’Unicef. Ses clichés trahissent à la fois l’horreur et la fascination devant la dévastation physique de la catastrophe de Tchernobyl.

« C’était vraiment effrayant de marcher autour de Novaya Katichi », affirme Viktoria, en buvant son thé dans la cafétéria de son lycée, les yeux écarquillés tout en ramenant ses cheveux en arrière. « Là, tout est mort ou enfui, les maisons sont barricadées ; on se croit sur une autre planète ».

Sur l’ordinateur de son lycée, Viktoria fait défiler rapidement plusieurs douzaines de photos du village abandonné, qu’elle n’avait jamais visité auparavant malgré la proximité avec sa maison. D’autres photos sont plus délicates et sensibles. Quelques unes montrent des produits frais récoltés l’automne dernier, et maintenant entreposés dans des caves sous les maisons du village. La plupart des habitants vivent de cette nourriture, qu’ils cultivent dans les champs ou ramassent dans la forêt durant les courts mois d’été. Ne pas recueillir ces aliments ni les conserver convenablement pourrait conduire à la faim.

Puis une photo d’un puits surgit sur son écran. « Les gens avaient l’habitude de prendre de l’eau à ce puits », indique Viktoria qui aimerait plus tard écrire des chansons ou réaliser des films. « C’est un symbole de vie, mais plus pour ce village ».

Cependant, le thème de la vie et de la mort, profondément ressenti dans cette région contaminée, intrigue Viktoria, qui admet avoir fréquenté le Gothique, une culture très populaire auprès des jeunes dans de nombreux pays occidentaux. Son empressement à parler de la mort est un peu perturbant mais compréhensible.

Comme beaucoup de monde dans la région, une foi dans l’avenir continue à la soutenir et à la faire vivre. « Les gens vivent ici et vivront ici parce que c’est chez eux », affirme Viktoria fièrement, mettant en avant la volonté de vivre de son village. « Nous avons survécu à tellement d’autres catastrophes dans notre histoire et nous survivrons à celle-ci ».

Elena, 15 ans

Elena Kovaleva, 15 ans, allume son ordinateur et ouvre Photoshop, impatiente de montrer les récentes photos prises dans les environs de Tchernobyl dans le cadre de l’atelier parrainé par l’Unicef. Autour d’elle, inquiet, on s’attend à l’évidence : des bâtiments abandonnés dans les zones contaminées, ou bien des gens atteints par les effets de l’accident radioactif.

Elena, sur l’épaule une queue de cheval blonde soigneusement tressée, fait apparaître sa première photo à l’écran. D’abord une vache. Puis la vache pendant la traite. Puis d’autres photos de vaches.
A une époque où le public blasé est sans cesse friand d’images toujours plus horrifiantes venant de zones dévastées, les images d’Elena pourraient déconcerter. Ses photos, pourtant, sont en fait un témoignage du pouvoir et de la vérité de son propre regard, et du savoir qu’elle a à communiquer. Ce n’est peut-être pas une surprise que seul un adolescent soit capable d’une telle perception.

« On nous a longtemps prévenu de ne pas boire le lait, pas même aujourd’hui, dit-elle en considérant l’image de la vache à l’écran alors que nous sommes assis dans son collège de Vereshchaki, un village de la région de Bryansk. Ils disent qu’il y a encore beaucoup de radiations dans le sol, et que ça entre dans la chaîne alimentaire lorsque les vaches broutent l’herbe ».

Les autorités locales disent que la leucémie est un problème majeur parmi les bovins, et les animaux ont été placés sous surveillance vétérinaire. Des tests de radioactivité sont effectués sur le lait, et les bovins font fréquemment l’objet d’examens sanguins. En dépit des risques, la plupart des habitants continuent à consommer des produits laitiers, ainsi que de nombreux autres aliments naturels dangereux, comme les baies ou les champignons. Dans cette région pauvre, où les salaires dépassent rarement 100$ par mois (82 euros), nombreux sont ceux qui doivent choisir entre la faim et le risque de l’empoisonnement par la radioactivité.

« La vache de la photo appartient à ma famille, et depuis que nous la regardons attentivement et que nous la surveillons, nous n’avons pas peur de boire le lait », continue Elena, estimant que de telles précautions sont adéquates.

Comme la plupart des habitants de la zone de Tchernobyl, Elena a intégré la catastrophe et ses conséquences à sa vie quotidienne, et elle n’est pas perturbée par les choses qui pourraient choquer et inquiéter un étranger. Son village est ce qu’elle a toujours connu. Elle a grandi en s’y habituant, s’est adaptée en conséquence et reste optimiste quant à l’avenir.

Ses photos, néanmoins, ont réussi à provoquer un torrent d’émotions et de pensées qui ne l’auraient pas touchée auparavant.

Elle aborde sa dernière série de photos, une série de portraits d’une femme sans prétentions, d’âge moyen. « Zinaida Dmitrievna est une « liquidateuse » (« liquidator ») du Bélarus », dit Elena, en utilisant le terme donné à ces dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont risqué leurs vies dans les semaines suivant l’accident pour aller dans la région contaminée pour nettoyer. « J’étais fascinée par ses histoires et je n’avais auparavant aucune idée de ce qu’était une liquidateuse ».

Soutenir nos actions