Stigmates et solidarité à Banda Aceh

Publié le 09 mars 2005 | Modifié le 05 janvier 2016

Par Jacques Hintzy, président de l’UNICEF France, de Banda Aceh, le 21 janvier 2005.

Une ville par terre, comme soufflée par un bombardement. Dans le magma boueux où les bulldozers poussent des milliers de restes - effets personnels, matériau de construction - c’est à peine si, ici et là, on distingue les fondations en béton d’une maison. Banda Aceh, la grande ville de cette pointe nord de Sumatra en Indonésie, est désormais tristement célèbre pour l’ampleur des dégâts subis lors de l’assaut des vagues. 10 kilomètres de large sur 7 ou 8 km de profondeur, une moitié encore debout, comme une miraculeuse aberration, et ces 50% de la ville détruite.

En parcourant ces ruines boueuses, je pense à ceux qui, il y a un mois à peine, y vivaient, entre le travail, les enfants, les fins de mois difficiles et les tensions politiques. Je pense à cette vague qui a déferlé sans leur laisser la moindre chance : il aurait fallu courir 7 kilomètres pour atteindre les premières hauteurs, ces collines que l’on distingue au loin. Les enfants, forcément, ont payé le plus lourd tribut à la catastrophe : s’accrocher à un arbre battu par le courant, courir vers les hauteurs, surnager pendant des heures… quel enfant est capable de tels efforts ? Je pense à la force de ceux qui ont survécu, de ceux qui, par je ne sais quel miracle, ont pu en réchapper. On évaluait à plus d’un tiers la part des enfants décédés. Maintenant, nous savons qu’ils sont beaucoup plus nombreux : 50% ou 60% d’enfants parmi les morts.

Dans ce désert humain, quelques personnes ramassent ce qu’elles peuvent, ce qu’elles retrouvent et qui leur restera de leur passé, ou quelques matériaux de construction pour l’avenir. Beaucoup, dit-on, ne reviendront pas, beaucoup, sans doute, ne savent pas encore de quoi leur avenir sera fait. Comme cette femme sidérée au milieu des ruines, dont la douleur sans larmes est sans équivoque.

Les survivants se sont regroupés dans des camps, plus de 37 au total, de 300 à 2 000 personnes, occupant tous les terrains ou bâtiments publics disponibles pour y planter leur exil provisoire. Le camp que nous visitons, situé à proximité de la radio télévision, voit sa population diminuer : plus que 2 000 personnes y sont aujourd’hui recensées. Les pluies qui s’abattent sur l’île et qui dureront jusqu’à la fin février, compliquent encore une situation sanitaire plus que précaire. Les latrines, malheureusement installées à proximité des points d’eau, débordent déjà.
 
Nous parvenons au centre de protection des enfants isolés ou orphelins animé par l’association indonésienne Pusaka et soutenu par l’UNICEF. Recensement et recherche des enfants, appui socio-juridique, aide alimentaire, médicale et psychologique… la vingtaine de personnes qui y travaillent enregistrent des identités dans une base de données et cherchent à réunir les familles. Derrière les demandes de 1 500 parents en quête de leur enfant ou des 150 enfants en quête de leurs parents, autant de drames affreux, de familles brisées, d’avenirs détruits. Seuls deux enfants sont vraiment seuls, sans un adulte à leur côté.

Je suis frappé par la solidarité et l’entraide communautaire, par ces adultes qui prennent en charge les enfants des voisins décédés, comme si c’étaient les leurs. Une belle leçon de modestie : on oublie souvent que nous n’avons pas le monopole de l’entraide et de la générosité, et ces hommes et ces femmes qui affluent de toute l’Indonésie pour venir aider leurs concitoyens, ou ces parents qui récupèrent un enfant perdu, nous le rappellent heureusement.

Mais, même si nous revoyons la première estimation de 35 000 enfants isolés ou orphelins à la baisse, ce seront environ 12 000 enfants seuls qui auront besoin d’aide à long terme. Le long terme, on a pourtant bien du mal à s’y projeter lorsque l’on circule dans Banda Aceh. Car l’urgence est encore partout : la rougeole qui risque de flamber dès que la promiscuité et les mauvaises conditions d’hygiène se greffent sur une couverture vaccinale déficiente – à peine 70% des enfants étaient protégés avant la catastrophe. Déjà des cas, une vingtaine. L’UNICEF doit donc vacciner, en urgence, 700 000 enfants de moins de 15 ans. 6 000 enfants sont déjà vaccinés sur 2 districts et ont reçu de la vitamine A.

Cela semble dérisoire, vu de loin, mais je comprends la raison de ces « lenteurs » en visitant ce qui fut le grand centre de santé du district : sur tous les infirmiers qui y travaillaient, tous sont portés manquant sauf un, qui est encore sous le choc. On manque d’infirmiers, d’agents de santé, d’enseignants… Le Tsunami a laminé bien plus que les bâtiments. Et malgré l’investissement sans failles de l’équipe de 50 personnes qui travaillent de 6 heures à minuit, les secours butent sur les pistes embouteillées de l’aéroport, les routes à moitié détruites et surchargées, le personnel qualifié qu’il faut faire venir et prendre en charge sur place…

L’ampleur de la reconstruction qui nous attend se lit à un simple chiffre : l’UNICEF a livré 700 tentes pour les enseignants venus de tout le pays pour remplacer une partie des 1 500 enseignants morts dans le désastre. Le 26 janvier, les enfants doivent reprendre le chemin de l’école. Mais environ 1 000 écoles sont détruites ou abîmées.

Combien d’écoles, même sous tente, pourront rouvrir ? Combien d’enfants comptera-t-on sur les bancs ? L’urgence et la reconstruction, la survie, la vie et l’avenir. Tout cela est encore constellé d’incertitudes dans le triste capharnaüm qu’est devenu Banda Aceh après la vague. 

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